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L'ACCIDENT

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DE QUEL ACCIDENT PEUT-IL BIEN S'AGIR?

Texte: Valérie Lobsiger


L’Accident, de Marianne Brun
Editions L’Âge d’Homme, août 2014, 221 p.


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DE QUEL ACCIDENT PEUT-IL BIEN S’AGIR ? D’emblée, le livre intrigue. Marion, une fillette de 7 ans, a blessé par inadvertance son petit frère Alexandre. Rien de tragique mais Christine, sa mère, s’est emportée de façon disproportionnée. Le lecteur sent que quelque chose de plus grave se trame ou s’est tramé, qui ne lui sera révélé que dans une deuxième partie du livre, consacrée à Christine. Pour l’heure, on nous place à hauteur de l’enfant qui, s’interrogeant sur l’attitude froide de sa mère, trouve une explication nocive car culpabilisante. A savoir : si maman est distante avec moi, c’est que je suis méchante et ne mérite pas son amour. Mais l’auteur se garde bien d’émettre le moindre jugement. Par des remarques qui nous touche («Elle était comme le jeune esclave de La Case de l’oncle Tom qui, pour gagner sa liberté, devait franchir une rivière gelée et se retrouvait piégé sur une plaque de glace à la dérive»), elle nous place ensuite dans la peau de la mère. Elle évoque pour cela l’accident originaire, celui dont tous les autres découleront (dont celui de voiture, point culminant de tension du roman). Il remonte à l’été 1972 (c’est l’époque où Polnareff chante «On ira tous au paradis» et où, en France, la pilule, loin d’être entrée dans les mœurs, a été commercialisée quelques années plus tôt): Christine, 17 ans, est tombée enceinte sans l’avoir voulu. Influencée par un gynécée familial aux pouvoirs occultes sur les maris, elle choisit de ne pas «faire passer» l’enfant. Autant pour garder André, le père, que pour ne pas être traitée de fille-mère. En aucun cas pour Marion. Du coup, on comprend mieux quand elle s’écrie : «Elle fait chier cette gamine, elle est née pour faire chier».

LE ROMAN COMPORTE BEAUCOUP DE BLANCS dont l’interprétation est laissée au lecteur. Dans une interview de Marianne Brun datant de novembre 2014 (voir Archives Coups de cœur), celle-ci confiait à Aux Arts qu’elle n’avait pas voulu «enfermer le lecteur dans un personnage». Son attention est pour cette raison hautement sollicitée. Il lui faut par exemple réaliser que la première scène entamant le chapitre Marion est celle qui prélude à «l’accident» par lequel commence le chapitre Christine, ce qui requiert juste un peu de mémoire. En revanche, certaines scènes prennent tout leur sens à la seule relecture de certaines pages. D’autres encore restent volontairement énigmatiques (ainsi, par exemple, l’épisode de la roue de vélo offerte à André pour Noël). C’est que l’auteur nous donne concrètement à sentir le silence dans lequel les personnages de cette famille dysfonctionnelle se sont englués et qui les maintient à distance les uns des autres. La fille comme la mère ressentent un besoin pressant de parler (Marion à sa mère, Christine à son mari) sans qu’aucun mot ne puisse sortir (Marion par crainte, Christine par une sorte de fierté mal placée). Pour finir, le plus tragique dans cette histoire, c’est que Christine, dotée pourtant d’un esprit fichtrement rebelle, a fait exactement ce que la société attendait d’elle, alors qu’elle croyait fuir sa mère et accomplir une «vie meilleure» : rester au foyer et fonder une famille. Pour son malheur et celui de sa fille.