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MON FESTIVAL DE LOCARNO 2018

ray lizUn des films les plus marquants...

femaleCinq femmes parlent de leur éducation, de leur vécu, des interdits à lever en matière de sexualité féminine...

gilbertoEnquête et quête à la fois...
Mais où a donc été créée la Bossa Nova? On ne vous le dira pas... Car c'est l'un des premiers films que l'on pourra voir cet automne sur nos écrans. Dès septembre à Zurich, dans les cinémas Arthouse et le 6 en programme spécial au Lunchkino.


PRENDRE LE POULS D'UNE ÉPOQUE

Texte: Valérie Lobsiger


Quatre grandes lignes se dégagent:
La quête, les laissés pour compte, la guerre, les tabous levés.

LA QUÊTE :
«Where are you, Joao Gilberto?» de Georges Gachot
«My home, in Lybia» de Martina Melilli
«L’Apollon de Gaza», de Nicolas Wadimoff
«Insulaire», de Stéphane Goël

LES LAISSÉS-POUR-COMPTE:
«Fortuna» de Germinal Roaux
«Könnyú Leckék» (Easy lessons) de Dorottya Zurbó
«Ray & Liz» de Richard Billingham
«Fait divers» de Léon Yersin
«L’Epoque» de Matthieu Bareyre
«A Land imagined» (Léopard d’or) de YEO Siew Hua

LA GUERRE:
«Hatzilila» (The dive) de Yona Rozenkier
«Zanani ba gushvarehaye baruti» (Women with Gunpowder Earrings) de Reza Farrahmand

TABOUS LEVÉS:
«Female Pleasure», de Barbara Miller 
«Les Dames» de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond
«M» de Yolande Zauberman

Et puis: la rétrospective Leo McCarey! A voir aussi au Filmpodium à Zurich en ce moment!


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A la 71e édition du festival du film de Locarno, du 1er au 11 août dernier, j’ai assisté à la projection d’une trentaine de films. Malgré une chaleur de plomb et des orages conséquents en fin de journée, quelque 155 700 spectateurs ont répondu présents (dont 61 300 sur la Piazza Grande). Comme d’habitude, l’ambiance était détendue, les gens papotaient spontanément, échangeant impressions et recommandations. Il m’est arrivé de croiser des connaissances de Berne, Zurich ou Aarau et, sans préméditation aucune, de me retrouver assise à côté de la même personne, à un jour d’intervalle au FEVI (alors que cette salle compte 2800 places). Dans ces conditions, se crée presque naturellement un sentiment de collégialité et, dans le partage, le plaisir monte d’un cran.
Si je suis fidèle à ce festival, c’est qu’il me permet de prendre le pouls de l’époque. J’aime connaître les préoccupations des artistes cinéastes et la façon dont se dessine pour eux le futur. J’ai retenu quatre grandes lignes, sachant que ma perception de l’ensemble (plus de 300 films au total) est forcément subjective, partielle et limitée.

LA QUÊTE
Le premier thème qui s’est révélé à moi est celui de LA QUÊTE (de l’autre, de soi, de ses origines).
Sous la quête de l’autre, c’est souvent celle de soi qui pointe, comme dans «Where are you, Joao Gilberto?» du Franco-suisse Georges Gachot ou «My home, in Lybia» de Martina Melilli.
«Who is not missing something?» s’interroge la jeune réalisatrice italienne. En contact électronique constant avec Mamoud, ingénieur nucléaire à Tripoli, elle remonte le passé de son grand-père qui, en 1936, avait émigré de Sicile en Lybie avant d’en être chassé avec 35000 autres Italiens dans les années 70. En échange, Mamoud lui décrit son quotidien via SMS (qui s’affichent en grand à l’écran) et vidéos. Passé et présent se côtoient : le paradis de l’un semble devenu l’enfer de l’autre.
Tout le monde connaît aujourd’hui encore «Ho Ba La La», cette chanson de Gilberto datant de 1959. Joao Gilberto, inventeur de la Bossa Nova, est un musicien brésilien que plus personne n’a rencontré depuis plus d’une quinzaine d’années. Aux dernières nouvelles, il vivait retranché dans une chambre d’hôtel, ne sortait qu’à la nuit tombée et n’aimait rien tant que jouer de la guitare dans des salles de bains à cause de l’acoustique. Est-il encore en vie? Au fur et à mesure que le réalisateur mène son enquête, on comprend que la réponse (même si, à la fin, on en obtient le début d’une) importe moins que le chemin pris pour tenter d’atteindre ses rêves. Le film questionne. Est-ce que c’est le lieu qui crée l’artiste ou l’inverse? Que cherche-t-on dans la vie? Quelle est la vérité sur cette terre sinon celle qui nous arrange le plus de croire? A s’entêter, ne risque-t-on pas de se perdre? Joao, ange ou démon, possède chacun de nous. Il est à l’image de nos aspirations les plus obsédantes et secrètes: si proche et en même temps, inaccessible.
Proche et inaccessible, «L’Apollon de Gaza», du Suisse Nicolas Wadimoff, l’est également. Le réalisateur y part sur les traces d’une statue d’Apollon, en bronze, datant de 2000 av JC et repêchée au large de Gaza en 2013, puis disparue peu après. Selon un témoin, il s’agit d’un faux, la corrosion marine agissant différemment sur le bronze. Mais un faux, ça coûte cher à fabriquer. Qui peut se le permettre à Gaza? Cette imposante statue de 750 kg a-t-elle été importée d’un autre pays? Dans quel but? Il n’y a pas de place pour la vérité dans ce pays, regrette quelqu’un. Pourquoi est-il en si bon état s’interroge un troisième? Mais parce que c’est Gaza, pardi! «L’histoire n’est jamais aussi belle que lorsqu’on ne la connaît pas» commente sobrement en voix off le réalisateur, dans un texte très inspiré ponctuant tout du long l’enquête. Ignorance, enjeux bassement mercantiles, manœuvres politiques, façon de réveiller l’intérêt international pour Gaza, manifestation d’un pouvoir occulte ou mafieux? On n’en saura pas plus mais on comprend que ce documentaire fut l’occasion de montrer la ville du Proche-Orient ancien sous un autre jour que politique.
Qu’est-ce qui pousse certains à vouloir aller vivre si loin de chez eux? Le réalisateur suisse Stéphane Goël, fort des écrits laissés par Alfred von Rodt, est parti dans «Insulaire» sur les traces de ce von Rodt et de son désir d’île. Des extraits des lettres du baron, lus par Mathieu Amalric, tiennent le spectateur en haleine, frappant par leur atemporalité (tel celui-ci: «Comme personne n’était d’ici, alors tout le monde pouvait prétendre en être» ou encore cet autre: «il est loin mon petit royaume, mais peut-être qu’il ne serait pas mon petit royaume s’il n’était aussi loin»). Aristocrate bernois en mal d’aventures aspirant «à faire quelque chose de sa vie» (un peu comme nous tous en somme), Von Rodt a acheté en 1877 un archipel chilien et y a fondé une communauté. L’île au rude climat a forcé l’homme à un mode de vie différent du continent (seuls 4% du territoire sont habitables) et aujourd’hui encore, la petite clique en rupture de société résiste. Le documentaire de Goël nous fait découvrir à la fois ce qui motivait le fondateur et ce qui lient aujourd’hui encore ses descendants, avec ce constat inchangé: «celui qui vient ici doit faire la preuve de son amour inconditionnel de l’île» au risque sinon, de se voir rejeté. Un film qui réveille le Robinson Crusoé en chacun de nous.

LES LAISSÉS POUR COMPTE
Ce sont des motifs bien différents qui forcent de nos jours à l’émigration. Ainsi en arrive-t-on au deuxième thème abordé au festival: celui des LAISSÉS-POUR-COMPTE. Dans «Fortuna» du Suisse Germinal Roaux (fiction), tout comme dans le documentaire «Könnyú Leckék» (Easy lessons) de la Hongroise Dorottya Zurbó, une jeune fille (Ethiopienne dans le premier, Somalienne dans le second), élevée à ne rien montrer de ce qu’elle éprouve, se retrouve seule dans un pays étranger au terme d’un dur périple dont rien n’est dit ou presque (évoqué sous forme, dans Fortuna, de brèves réminiscences de roulis sous les vagues, de sons de tambours, d’odeurs d’huile ou de vomi, de discussions mentales avec la mère absente dans Easy Lessons). Fortuna se heurte à des sommets enneigés inaccessibles, recueillie avec d’autres migrants par des moines ayant fait vœu de solitude. Même ces derniers ont leur limite. «Est-on prêt à sacrifier une partie de ce qui nous est cher?» interroge le moine principal qui n’est autre que Bruno Ganz, vibrant d’humanité. Dans ce film tourné en noir et blanc à l’hospice du Grand-Saint-Bernard comme pour plus de rigueur et de spiritualité, ce qu’on croit bon ou juste est questionné. Vouloir faire le bien de l’autre est une responsabilité non sans danger, y compris pour soi-même.
Dans «Easy Lessons», Kafia, beauté époustouflante arrivée en Hongrie deux ans auparavant, fait preuve d’une discipline à toute épreuve pour décrocher son bac depuis le pensionnat où le gouvernement l’a placée. Elle assimile tout: la langue, l’histoire du pays, la natation, déterminée à tout surmonter, ouvrant le bal des étudiants en robe blanche au bras d’un jeune homme en frac. A l’intérieur pourtant, c’est la culpabilité par rapport à la mère qui la ronge. «Je fais comme si j’étais forte, mais je ne le suis pas». Quand elle a fui le vieillard auquel on l’avait vendue, elle ne pensait pas que sa vie et sa culture changeraient autant.
Des laissés-pour-compte, pas besoin d’aller bien loin pour en trouver. «Ray & Liz» de Richard Billingham secoue (la scène où l’oncle un peu simplet est violenté est terrible: âmes sensibles s’abstenir). Le film s’ouvre sur Ray, vieillard allongé seul dans une chambre sinistre où volètent des mouches. Flashbacks sur ce que fut sa vie avec Liz. Ce couple d’alcooliques sans le sou passe son temps à dormir ou à boire, fumant le reste de tabac de cigarettes ramassées dans la rue. Un lapin fait ses crottes sur le sofa, un chien pisse contre la tapisserie, le plus jeune des deux fils s’amuse à balancer par la fenêtre des porcelaines sur la tête des passants. L’aîné glisse du piment dans la bouche du père ronflant pour s’amuser. Témoins de la violence et de la rapacité de leur entourage, ils semblent n’avoir pour choix que de suivre ce modèle ou le fuir. On craint le pire pour le cadet, puis on respire. Pour moi, c’est peut-être le film le plus marquant du festival. A rapprocher de ce court-métrage intitulé «Fait divers» de Léon Yersin montré au concours national des «Léopards de demain» où, dans un immeuble, un jeune homme découvre qu’un vieillard gisait mort depuis deux ans dans une chambre voisine de la sienne.
Mais aujourd’hui, les laissés-pour-compte de notre société, ce sont aussi les jeunes. Dans «L’Epoque» de Matthieu Bareyre qui a recueilli leurs témoignages de nuit dans les rues de Paris, quelqu’un confie: «Les adultes nous projettent dans le monde qu’ils vivent. Je me sens obligé de faire des choses qui ne me plaisent pas.» A la question «Quand est-ce que vous vous sentez vivre?», une jeune fille répond «quand je sors du travail, de 18h à 9h.» Une autre raconte son angoisse d’être seule. Un tag sur un mur résume le mal-être: «Even Pokemons find our time doomy!» (même les pokémons trouvent notre époque maudite). Parmi les nombreux jeunes filmés en train de provoquer la police, l’un avoue éprouver, depuis les attentats du Bataclan, «une espèce d’addiction à la violence et la rébellion. «T’as vécu quelque chose d’horrible qui t’a fait peur, ça t’a marqué et tu le recherches encore». Frissons. Comme pour un documentaire sur la cour de Louis XIV, la bande-son égrène une musique de style renaissance épinette-violon-harpe sur des images de danse-transe électro, de révolte ou de beuverie: décalage garanti. «On n’a que des souvenirs bourrés» lancent des jeunes sur les Champs-Elysées, coca-whisky en main. «A Science Po, on apprend à gérer le monde. C’est chiant. On a besoin de s’évader.» «Travailler pour avoir sa retraite dans 40 ans? Mais dans 40 ans, y aura plus de retraite!» s’exclame un désabusé. Rose, la philosophe de service, affirme que le salariat est le nouveau statut de l’esclave moderne. Pour elle, «les banques impriment des billets pour jouer au petit Monopoly de la vie». Ce qui inquiète, dans ce documentaire brûlant comme une torche, c’est que ce ne sont pas seulement les jeunes des banlieues défavorisées qui s’expriment là, mais bien l’ensemble d’une jeunesse désillusionnée, en perte de repères.
Les jeunes, chez nous, ils peuvent encore descendre dans la rue manifester leur mécontentement. Ce n’est pas certainement pas le cas à Singapour où l’on fait venir de Chine, du Bengladesh, du Vietnam ou d’ailleurs des ouvriers au noir auxquels on confisque leur passeport et qu’on fait travailler pour presque rien dans les grands chantiers du littoral. Gare à la révolte car alors, celui qui organise une grève passera sa vie à rembourser l’entreprise ainsi «lésée». Dans «A Land imagined» (Léopard d’or) de YEO Siew Hua, deux policiers enquêtent dans une de ces firmes toutes puissantes sur la disparition de Wang. Un flashback nous apprend que celui-ci, s’étant cassé le bras en travaillant, s’est vu attribuer un nouveau poste où, pour la moitié de son salaire, on lui a imposé de conduire, d’une seule main donc, la navette amenant les ouvriers au chantier. C’est l’occasion pour lui de se lier d’amitié avec Ajit, puis de disparaître à sa suite en voulant le retrouver. Même si on devine plus qu’on ne comprend, on est envoûté par cette atmosphère délétère où l’être humain compte si peu. Quand Wang part se baigner avec l’employée vénéneuse du cyber-café fréquenté durant ses nuits d’insomnie, on craint pour lui. Sur la plage dont le sable provient de la Malaisie ou du Cambodge (et qui pourrait bien l’engloutir dans une de ces manœuvres de pelleteuse visant à regagner de la terre sur la mer), Wang s’imagine ailleurs. C’est bien là le seul privilège qui lui reste. Avec celui de s’échapper dans les jeux virtuels. Et le spectateur d’entendre des rengaines locales à l’eau de rose en complète opposition avec ce monde brutal corrompu…

Le troisième thème est LA GUERRE et les ravages engendrés tant chez ceux qui la font que chez ceux qui la subissent.
Deux films pour illustrer cela: «Hatzilila» (The dive) de Yona Rozenkier et «Zanani ba gushvarehaye baruti» (Women with Gunpowder Earrings) de Reza Farrahmand. Hatzilila est une fiction israélienne à la dérision mordante qui, durant la guerre au Liban, raconte les brèves retrouvailles de trois frères auprès de leur mère veuve. Entre un aîné désaxé prêt à bouffer du palestinien, et un cadet névrosé qui élève des poussins en cachette, Yoav résiste tant bien que mal à sa mère qui l’implore d’aller rendre hommage à un père détesté. Comme le cadet a très peur de partir en mission à Gaza (on recrute désormais des réformistes), l’aîné l’entraîne à se défendre au tir à la peinture dans une scène surréaliste. Comment dormir avec la peur de dormir, une arme sous le matelas? Comment vivre avec des alertes à la bombe plusieurs fois par jour (par SMS et non plus par sirène), avec la radio et la télé qui chaque jour égrènent le nombre de réservistes morts dans une nouvelle attaque? Où l’autodérision sert de bouée de sauvetage.
Foin de plaisanterie dans «Women with Gunpowder Earrings». Noor Al Helli, journaliste irakienne, interviewe des femmes de combattants d’ISIS retenues dans des camps avec leurs enfants. Il lui faut d’abord amadouer les autorités militaires. Puis établir un contact avec des femmes, parfois complètement voilées, qui ne parlent pas la même langue, en provenance de Turquie ou d’Azerbaïdjan. «Je suis venue en Iraq pour vivre dans le confort comme en Amérique», crache l’une d’elles. Elles reviennent de loin, ou au contraire s’accrochent, brainwashed: «Ils étaient bons avec nous.» Pourtant à Kojo, ville prise par les forces de de l’état islamique en 2014, les habitants ont subi d’effroyables violences. Les pères ont été massacrés, leurs fils envoyés dans des camps d’entraînement terroristes, leurs femmes et leurs filles violées, vendues ensuite comme esclaves sexuelles contre un paquet de cigarettes. Un enfant interrogé raconte comment son jumeau embobiné par ISIS, a finalement rejoint l’organisation. Un autre pleure, ostracisé sous l’étiquette terroriste. Que vont devenir tous ces êtres humains? Comment éviter que la haine ne se perpétue?


Enfin, parce qu’il faut bien malgré tout terminer sur une note plus optimiste, j’ai rassemblé sous le thème TABOUS LEVÉS des films relevant de la sexualité.
Des femmes tout d’abord avec, encore une fois, deux documentaires suisses de qualité. «Female Pleasure», de Barbara Miller et «Les Dames» de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond. 
«Female Pleasure» donne la parole à cinq femmes: Leyla Hussein, psychothérapeute somalienne vivant à Londres et se battant contre l'excision; Deborah Feldman, écrivaine américaine ayant grandi à Brooklyn dans un milieu juif ultraorthodoxe; Vithika Yadav, militante des droits de l’homme en Inde; Rokudenashiko (un pseudonyme signifiant «mauvaise fille» en Japonais) plasticienne condamnée pour obscénité au Japon au motif que son œuvre représente le vagin; et Doris Wagner, théologienne allemande violée huit ans durant par le recteur d’un congrégation catholique. Cela à notre époque? On doit se pincer! La caméra passe constamment de l'une à l'autre, elles parlent de leur éducation, de leur vécu, des interdits à lever en matière de sexualité féminine. On remarque que toutes les religions sont utilisées pour renforcer les positions de force en vigueur. On est d’accord avec Vithika quand elle affirme que  «la religion tue l’amour» et avec Leyla quand elle constate que les hommes n’ont pas à se poser la question «Suis-je assez belle pour mériter cette vie?» C'est informatif, provocant, drôle, et très sérieux à la fois. Un film à montrer impérativement dans toutes les écoles du globe.
Prendre leur vie en main, ne pas avoir honte de leur corps, de leur âge, de leur plaisir, c’est ce que semble avoir décidé les protagonistes des «Dames», ainsi dénommées parce que dans leur soixantaine ou plus. Comment ne pas se retrouver seule le soir face à sa tranche de jambon? Le problème, c’est que les hommes recherchent des plus jeunes, eux, et qu’en outre, quelle que soit l’activité récréative pratiquée, il n’y a pratiquement que des participantes. La première dame, coquette, va danser, chante dans une chorale, fait du bénévolat, surmonte courageusement son angoisse de l’altitude. «J’ai l’impression d’être un cul ambulant!» soupire-t-elle. La deuxième fait de la photo et s’initie à la chasse aux sangliers, histoire de rencontrer des hommes; la troisième, veuve, enseigne la musique aux enfants et joue dans un quatuor. «A 72 ans, je ne me doutais pas que je pouvais encore plaire» avoue-t-elle. La quatrième se fait relooker chez la styliste avant de s’inscrire sur un site de rencontre (mais, pleine d’humour, elle reste réaliste: «les hommes de ma génération vont peut-être vouloir que je leur lave leurs chaussettes? A bas le patriarcat!»); la dernière, ancienne journaliste, fait de la randonnée et épluche les petites annonces. Ce qui lui manque le plus, c’est la tendresse et non la sexualité. «Il faut être très fort pour être seule», affirme-t-elle. L’important pour ces dames, maintenant, c’est de prendre le moment présent comme il vient car il leur reste moins de temps.
A propos de tabou qui saute, un mot encore de «M», le documentaire de Yolande Zauberman. La réalisatrice française a suivi l’artiste Menahem Lang de retour à Bneï Brak, ville israélienne de son enfance, fondée par des familles ultraorthodoxes. Menahem, violé dès l’âge de 4 ans par des religieux de sa congrégation, s’est mis en tête de dénoncer le poids du silence. Plus Menahem se promène et pose de questions autour de lui, plus les langues se délient. La voix off de la réalisatrice parle de rats qui sortent de l'ombre (tout est filmé de nuit). A la fin, on a l'impression que chaque garçon ou presque a subi pareille violence dans son enfance. Comme on constate que ces hassidiques sont par ailleurs très prudes vis à vis des femmes (ils ne savent rien de la sexualité avant le mariage et semblent terrifiés de devoir aller au lit le jour J), on se demande si, pour eux, s’exercer sur un enfant ne serait pas une façon de contourner l’interdit. Décidément, religion et le sexe ne font pas pas bon ménage et ce film est un sacré pavé dans la mare. Il faudrait pouvoir dire aux enfants du monde entier que leur corps leur appartient et qu’ils doivent le protéger.

LEO McCAREY
Je n’ai mentionné dans cet article que les films qui m’ont particulièrement plu. Quand je me lassais de certains films avant-gardistes nébuleux, j’allais faire une pause au cinéma du Grand Rex (fauteuils moelleux et clim agréable garantis) pour m’offrir un film du réalisateur américain Leo McCarey (1898-1969) auquel le festival de cette année consacrait une rétrospective. J’ai évité les projections de Laurel et Hardy dont il est l’inventeur et qui ne m’ont jamais fait rire, mais me suis délectée de «Love Affair» (1939), du «Kid from Spain» (1932) et surtout, de «Make way for tomorrow» (1937) qui, traitant d’un vieux couple que ses enfants rechignent à prendre chez eux, n’a pas pris une ride (en plus de déborder d’humour). Devancer son temps, n’est-ce pas après tout la mission propre à tout artiste?

(VL 22.08.18)
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NDLR: C'était la dernière édition du Festival de Carlo Chatrian... La prochaine directrice artistique, Lili Hinstin, aura plusieurs défis à relever... (Lire l'article du Temps).