→ CINÉMA

SIBEL

sibel 01Qui est cette frêle jeune femme aux yeux verts?

sibel 02Avec son père veuf et sa sœur cadette...

sibel 04 Elle se sent exister...

sibel 06 280


UNE FABLE CONTEMPORAINE

Texte: Valérie Lobsiger


SIBEL, de Guillaume Giovanetti et Çağla Zencirci (Turquie 2018, 95 mn), sur les écrans suisses alémaniques à partir du 10 janvier 2019.


→ PRINT


UNE SAUVAGEONNE QUI CHASSE LE LOUP. A priori le synopsis, résumé en deux lignes dans les programmes cinématographiques, ne donne guère envie d’aller voir ce film. Erreur! Dès les premières images, on est pris par l’intrigue. Qui est cette frêle jeune femme aux yeux verts qui, fusil au poing, vise en tremblant une cible invisible dans une forêt tantôt refuge, tantôt hostile? Pourquoi ne s’exprime-t-elle que par sifflements et est-elle rejetée par les villageoises? Sibel (Damla Sönmez), 25 ans, vit avec son père, veuf, et sa sœur dans un village isolé (Kusköy) situé au nord-est de la Turquie, dans une région montagneuse et escarpée non loin de la Mer Noire. Devenue muette à la suite d’une maladie infantile, elle ne s’exprime que par sifflements. C’est que, dans cette contrée reculée, les échanges sifflés permettent de contourner falaises et précipices et s’entendent sur de longues distances. Comme le précisent les réalisateurs (mariés à la ville), il s’agit d’une vraie langue, maitrisée par tous les adultes de Kusköy (mais un peu moins par la jeune génération qui a grandi avec les portables, ajoutent-ils). Transcrite directement du turc en voyelles et syllabes, riche en nuances, elle est complète. Les acteurs ont dû en apprendre les rudiments pour le tournage: ce qu’ils sifflent a donc du sens. On salue ce besoin de cohérence.

POURQUOI SIBEL CHASSE-T-ELLE LE LOUP? Elle n’a pas sa place dans la petite société recluse de son village. Alors qu’elle accomplit vaillamment sa part de corvées en participant aux travaux des champs comme le reste de la communauté féminine, on la fuit. En raison de son handicap en effet, elle a été élevée avec plus de liberté que les autres femmes et jouit d’une autonomie qui leur est déniée. Déjà mariées et mères de famille, les autres la jalousent. Pourquoi, alors qu’on en souffre déjà assez comme ça, faut-il donc toujours payer le prix de sa différence? Et puis les femmes, qu’on devine non éduquées et superstitieuses, craignent qu’elle leur porte malchance. Même si elle semble bien supporter sa solitude, Sibel, niée en permanence dans sa personne, aimerait être acceptée telle qu’elle est. Ainsi, en tuant le loup, espère-t-elle accéder à la reconnaissance à laquelle elle aspire tant. Mais veut-on vraiment se débarrasser du loup, légende savamment entretenue ou vérité? Il effraie opportunément les femmes en les confinant à la maison… «Ils ne te croiront pas», lui souffle sa grand-mère quand Sibel lui rapporte des os laissant supposer que le loup est mort depuis longtemps.

ET PUIS UN JOUR ELLE FINIT PAR LE RENCONTRER. On sursaute. On a tellement bien été psychologiquement préparés au loup qu’on y croit. Mais c’est Ali (Erkan Kolçak Köstendil) au regard de bête traquée (et blessée), mordant, bavant, grondant qui lui tombe sauvagement dessus. Après une lutte acharnée, elle arrive à le faire basculer dans le trou, piège à loup. La métaphore ne saurait être plus claire! Il s’agit ici de se libérer de ses propres limites, de ses peurs ancestrales. On apprend bientôt que la police recherche un terroriste. Mais en Turquie, affirment les réalisateurs, «il suffit d’errer dans les bois pour être considéré comme un terroriste». Aux nouvelles télévisées, on ne parle que de terrorisme, rappelant au passage que, dans un régime autoritaire, on ne tolère pas les contestataires. Ali, que Sibel soigne et cache dans son refuge secret, observe la jeune femme avec grande curiosité. Il n’essaie pas de la dompter. Sibel se sent enfin exister. Pour la première fois de sa vie, quelqu’un la regarde et s’intéresse à elle! Hélas, sa cadette, taraudée par la jalousie, la dénonce. Les mauvaises langues s’en donnent à cœur joie. Le père a beau être le maire du village et à ce titre, peut-être plus ouvert et éduqué que les villageois, il ne supporte pas de voir l’honneur de sa famille entaché. On frôle le drame.

Comment trouver sa place dans sa société? Ni en tuant le loup, ni en le domestiquant, mais en allant son propre chemin, tête haute, sans craindre de déplaire. Les réalisateurs, réussissant à éviter tous les clichés, élèvent leur film à une sorte de fable contemporaine dans laquelle chacun peut se sentir concerné.  (VL 7.12.2018)