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PETIT PAYS

Petit pays COUVERTURE 280

GAEL FAYE ET daniel binswanger 3Karl der Grosse - 26 octobre 2017 - Avec Daniel Binswanger pour la modération et un comédien pour la lecture des passages en allemand - Photo scz

kleines land


DU PARADIS À L'ENFER

Texte: Laurence Hainault-Aggeler


Le 26 octobre dernier, durant le Festival «Zürich liest», le jeune écrivain Gaël Faye, a présenté son premier roman, sorti l'année dernière et qui vient de paraître en allemand chez Piper. 

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L'article du Tages-Anzeiger paru le 1er novembre 2017


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UN LIVRE À L'IMAGE DE SON AUTEUR
Ce soir-là, Gaël Faye arriva décontracté et commença par servir un verre d’eau à son interlocuteur. Plus tard, il fila dans les coulisses pour retirer son pull en plein milieu de la conversation lorsque les projecteurs lui donnèrent trop chaud. Il dégageait aussi une certaine élégance, soucieux de ne pas interrompre la traduction qui ralentissait pourtant le déroulement de sa pensée. Un joli sourire de connivence adressé au public accompagnait parfois le mot drôle. Bref, en vrai rappeur, l’homme se sentait à l’aise sur scène.

À l’aise, mais concentré. Ses yeux suivaient avec intensité le questionnement et les réponses fusaient, concises, documentées, réfléchies pour parler de son «Petit pays», son lieu d’origine et aussi ce roman, prix Goncourt des lycéens, un livre à l’image de son auteur, empli de retenue et d’élégance stylistiques, d’humour tendre au début, d’une détermination proche de la colère à la fin.

Le héros, Gabriel, 12 ans, «a demandé à ceux qu’il aime de l’appeler Gaby pour choisir à la place de ceux qui avaient choisi à sa place». Le Gabriel (Gaël?) des premiers chapitres coule un bonheur parfait entre sa famille et une bonne bande de copains, au milieu d’un paradis nommé Burundi!

TRÈS VITE, ON SENT DES FISSURES
Malheureusement ses parents «avaient confondu le désir et l’amour et comprenaient que chacun avait fabriqué les qualités de l’autre… (En fait), ils n’avaient pas partagé leurs rêves, simplement leurs illusions». Le père se satisfait de sa belle maison, des domestiques, du climat, des affaires florissantes. La mère souffre de l’insécurité dans un pays où elle craint de mourir. Ils s’éloigneront immanquablement. Entre les copains de l’impasse, l’harmonie se disloque également. Certes, il existe une grande fraternité pour faire les 400 coups, voler des mangues et piquer des fous rires interminables au fond d’une vieille combi Volkswagen. Pourtant quelque chose cloche puisqu’on exclut Francis, un gosse des rues, trop fort, trop différent.

LE SPECTACLE DE LA HAINE
Autour d’eux, les pauvres méprisés hésitent de moins en moins à montrer une vague hostilité. L’atmosphère devient lourde de ressentiments. Les événements politiques  se précipitent, la douleur se déclenche. Face-à-face: des soldats hutus d’un côté, la famille tutsie de l’autre. Rien n’arrêtera le génocide, «celui qui a transformé un pays de lait et de miel en un charnier à ciel ouvert».

«LE BONHEUR NE SE VOIT QUE DANS LE RÉTROVISEUR»
« Le jour d’après? Regarde-le. Il est là. À massacrer les espoirs, à rendre l’horizon vain, à froisser les rêves». L’adolescent ne comprend plus. Confus, désorienté, la peur au ventre,  il apprivoise l’idée de mourir à tout instant. La violence se rapproche, une journée noire en suit une autre. La bande de copains devient un gang, une meute. «Finalement, un jour, il faut partir, fuir le pays, laisser la porte ouverte sans se retourner».

Avec un mélange de nostalgie poétique et de réalisme cru, Gaël Faye raconte la persécution au rythme de phrases hachées, façon rap, comme dans ses chansons. Le lecteur transporté d’abord au paradis, finit par plonger en enfer. Les questions restent sans réponses, mais en présentant le côté abject des conflits, la littérature plaide une fois de plus ici pour la tolérance et la liberté.

Laurence Hainault-Aggeler 2/11/2017