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A LA RENCONTRE DE LÉA POOL

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Rencontre avec Léa Pool lors de sa venue au ZFF en septembre 2017


«JE VOUDRAIS QU'AÏCHA S'EN SORTE»

Propos recueillis par Ariane Gigon


Le dernier film de la cinéaste canado-suisse Léa Pool, «Et au pire on se mariera» colle aux basques d’Aïcha, adolescente de 13 ans qui voudrait plier le monde à ses quatre volontés, avec le peu de succès que l’on peut imaginer. Elle le comprendra en payant le prix fort.

Le film sortira le 22 mars 2018 en Suisse alémanique. Nous proposons des séances aux classes dans le cadre de la SLFF 2018 consacrée cette année aux Francophonies d'Amérique du Nord et de notre Minifestival 2018. Ces séances seront organisées en présence de la réalisatrice.
Un dossier pédagogique sur le roman et le film a été préparé par la HEP de Lucerne.


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AG: Qu’est-ce qui vous a intéressée dans le livre de Sophie Bienvenu, et le personnage de cette jeune femme, Aïcha, interprété par Sophie Nélisse?

LP: Beaucoup de choses! D’abord, tout ce que représente l’adolescence: la révolte, l’impression que tout est possible, cette intensité qu’on ne vit, à mon avis, qu’à cet âge-là. Un premier amour, c’est un amour que l’on n’oublie jamais. Après, il y a d’autres amours, ce n’est pas moins important, mais ce n’est pas pareil. L’adolescence est le seul moment où on a l’impression qu’il n’y a pas de limites, que l’on pourrait tout avoir, tout obtenir. C’est cela qui m’intéressait dans ce personnage, avec son côté rebelle aussi. En outre, j’ai aussi beaucoup aimé la structure narrative du récit.

AG: Vous l’avez reprise telle quelle du livre?
LP: Oui, pratiquement. A part la première scène, où on voit la mère sortir de l’hôpital et croiser sa fille au moment de son arrestation, tout le reste est filmé du point de vue d’Aïcha. Il était, pour moi, extrêmement intéressant de me mettre dans la peau d’un personnage qui raconte son histoire, avec ses mensonges, ses vérités, ses émotions, avec sa perception de sa relation avec son beau-père. Il est rare de suivre un récit du point de vue d’une gamine qui passe beaucoup de temps avec un beau-père qui est un peu trop entreprenant, qui n’est pas tout à fait à sa place. Le plus souvent, c’est le point de vue d’adulte, qui juge et qui évidemment juge à raison, qui prévaut.

Mais l’enfant ne voit pas ça. Elle voit qu’elle a l’attention de quelqu’un qui l’aime, qui s’occupe d’elle, qui lui apprend à patiner, qui lui montre de vieux films, qui la cajole. C’est un amour réel, pour elle. Elle ne se rend pas compte qu’il devrait y avoir des limites car elle n’a pas de repères. Ce point de vue est peu souvent exploité. Le vrai, le faux, le bon, le mauvais: on n’aime pas trop aller toucher ces zones de gris, alors que la vie en est pleine.

Ces questions nous occupent tous: quand un adulte dépasse-t-il les limites? Beaucoup d’enseignants restent extrêmement réservés, de façon triste parfois, parce qu’ils ont peur d’être accusés.

J’ai trouvé intéressant d’explorer toutes ces zones limites, et de rentrer dans la tête d’Aïcha, d’essayer de la suivre dans son labyrinthe, où elle se perd elle-même d’ailleurs.

AG: Aïcha a une sorte de pathologie qui va l’amener à faire ce qu’elle va faire. Cela fait qu’elle n’est pas représentatif de l’adolescence. Les tourments sont représentatifs, mais elle n’est pas une ado typique…

LP: Oui, bien sûr. Mais la marge qui fait que l’on bascule dans l’exceptionnel n’est peut-être pas si grande. Evidemment, Aïcha a un passé qui pèse lourd dans la balance. Elle a probablement une rage, une colère contre sa mère, et une jalousie face à sa mère, parce qu’elle veut son beau-père pour elle toute seule. On le voit à travers ses dessins. C’est violent. Alors quand elle reproduit le même pattern («schéma») avec Baz, qui est deux fois plus âgé qu’elle, et qui va rencontrer quelqu’un de son âge, dans une relation plus égalitaire, Aïcha se retrouve plongée dans cette solitude extrême qu’elle avait vécue petite enfant. La première fois, elle avait pu dessiner la mort de la mère, mais la deuxième fois, elle passe à l’acte. Or il y a beaucoup d’exemples de gens qui passent à l’acte. Cela n’est jamais si simple. Mais qu’est-ce qui fait que ça bascule? Cela tient parfois à peu de choses.

AG: Avez-vous aussi eu envie de donner un message aux adultes?
LP: Oui, je veux dire aux adultes de faire attention aux enfants, leur dire que la solitude est terrible pour un enfant. Car Aïcha est extrêmement seule. Elle n’a pas d’amis de son âge. Elle fréquente des travestis et un vieux monsieur qui a un petit magasin, ce qu’on appelle un dépanneur au Québec. Cette solitude-là n’aide pas. Je veux aussi montrer comment une mère peut être dépassée, surtout une mère monoparentale qui travaille. Beaucoup de femmes se sont retrouvées dans le film. Des femmes qui doivent travailler, qui sont de milieux plutôt pauvres, qui n’ont pas le temps de s’occuper de leur gamin et qui ne voient pas qu’ils sont en danger.

AG: La mère essaie d’entrer en contact avec Aïcha, mais sa fille garde sa porte fermée
LP: Oui, c’est vrai, elle essaye, mais elle est dépassée.

AG: Dans votre film, il n’y a aucune condamnation de ce que le beau-père fait.
LP: Oui, et c’est cela qui est intéressant, car c’est le point de vue de la gamine. Toutefois, à la fin, elle se rend compte, puisqu’elle dit que si cela avait été son vrai père, il ne l’aurait pas attouchée. C’est une prise de conscience. Enfant, elle n’avait vu que quelqu’un qui s’occupait d’elle. Et on comprend quand même qu’il y a eu des attouchements, des choses pas claires, mais qu’il ne l’a pas violée. Il lui fait des compliments, la compare avec sa mère. Elle n’a pas de modèle, pas de comparaison qui lui permettrait de savoir qu’elle ne doit pas être comparée avec sa mère.

AG: Il y a d’autres films sur l’adolescence en ce moment. Pourquoi cette période nous intéresse particulièrement aujourd’hui, à votre avis?
LP: C’est un passage obligé de toute vie humaine, et possiblement un des plus importants. Comme la ménopause, peut-être, c’est une phase de changement majeur pour l’identité, pour la quête de que l’on veut.

AG: Que diriez-vous à des jeunes filles avant ou après le film, ou indépendamment du  film d’ailleurs?
LP: Que leurs rêves sont légitimes, qu’elles pourront en accomplir certains et devront renoncer à d’autres, que ce n’est pas grave, car on ne peut pas tout faire dans une vie. A l’adolescence, on pense qu’on peut tout faire. Mais les rêves auxquels on tient beaucoup, il faut essayer de les accomplir. La vie, c’est aussi des compromis. C’est ce qu’elle n’arrive pas à faire, la petite Aïcha. Pour elle, c’est tout ou rien. Elle n’est pas assez mature pour comprendre qu’elle doit être avec des gens de son âge. Elle ne veut pas entendre ce qui lui dit Baz, elle est butée.

AG: Et elle hypothèque sa vie pour un bon moment…
LP: J’essaye de ne pas me raconter la suite! Je voudrais qu’elle s’en sorte! Tout le monde peut se raconter la suite. Le récit est une matière que l’on peut encore moduler. On voit Aïcha craquer, dire «maman». Peut-être qu’avec une thérapie, elle pourra reprendre un bon chemin.

Propos recueillis par Ariane Gigon