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PERCUSSIONS

couverture PERCUSSIONS Ruf 280

 

 


SI TEL UN PAPILLON DE NUIT, ON DEVAIT MOURIR DANS QUELQUES HEURES, QUE GARDERIONS-
NOUS DE LA VIE?

Texte: Valérie Lobsiger


PERCUSSIONS, de Matthieu Ruf
Roman
Editions de L’Aire, avril 2016, 153 pages,
PRIX GEORGE NICOLE 2016


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ON EN VIT TOUS, de ces moments qui nous font retrouver un morceau de temps à l'état pur, tiré de l'oubli par un jeu de circonstances indépendant de notre volonté. Ce sont ce que l’auteur nomme des «éclats d'existence, de percussions qui [le] traversent constamment, images, sons, touchers, odeurs, goûts, contacts accumulés qui bougent sans cesse, se superposent, se télescopent, se démultiplient, présences irréductibles mais aléatoires». Matthieu Ruf, 32 ans, journaliste et auteur lausannois, dont «Percussions», son premier livre, est issu d’un travail de master auprès de l’Institut littéraire suisse de Bienne, nous fait partager les siens.

De prime abord, on craint l’intellectuel qui s’est trituré les méninges pour produire de belles phrases absconses. Mais pas du tout, bien au contraire: on reçoit chaque phrase, ciselée comme un diamant, en plein cœur. Notre âme est conquise dès la première phrase: «Je suis l’écorce d’un arbre contre ma main nue, au fond du verger de mon enfance». Grâce à un style qui incite à s’extrapoler vers la chose par laquelle la réminiscence arrive (une balle de billard, une cigarette sur les lèvres d’une femme, le sourire d’un gardien de but, des bouteilles de plastique vides, un gros album en cuir, un cerisier, de la mousse dans un verre de bière, une pierre ayant chauffé au soleil sur laquelle on s’assied…), on se trouve tout de suite catapulté au cœur d’émotions familières. La sensibilité exacerbée du narrateur réveille la nôtre, sa poésie nous porte, on déborde de reconnaissance pour celui qui sait si bien extirper de l’oubli tant de subtiles et fugaces impressions.
Car on fait aussitôt siens ces instants éphémères sur lesquels on n’avait jamais pris le temps de s’appesantir. Parce qu’on n’a pas le temps de s’interroger? Parce qu’on ne trouve pas les mots? Parce qu’on sait qu’on ne les revivra jamais? Parce qu’ils nous révèlent quelque chose de fondamental nous concernant que nous préférons ignorer?

LE RECIT SURPREND: il n’y a pas à proprement parler d’histoire même si la narration fait pleinement sens. A partir d’une question que lui a posé sa sœur un paisible soir d’été: si tel le papillon de nuit, on devait mourir dans quelques heures, que garderions-nous de la vie?, le narrateur entreprend d’évoquer, dans autant de chapitres, ces instants qui nous forgent.
Du fait d’une énumération non exhaustive (tant que nous sommes en vie, les chapitres continuent de s’imprimer dans notre cœur), il est impossible de répondre à la sœur aimée. Mission d’autant plus impossible que celle-ci se retrouve entre temps plongée dans le coma.
Au fil du récit, on ressent la force de l’attachement du narrateur non seulement à sa sœur Emilie, mais à son frère Loïc, à son ami Antoine, à ses parents…

Si la lecture de ce roman satisfait aussi pleinement, c’est que non seulement il nous touche par son style et ses sésames liés à un temps révolu mais qu’en outre, il nous répare de l’intérieur. De machines à absorber ce qui vient de l’extérieur (matraquage publicitaire, injonctions des réseaux sociaux, dictature des apparences etc.), nous redevenons ce que nous sommes et n’aurions jamais dû abandonner: des êtres doués de sensibilité et de réflexion qui, en se focalisant sur leurs perceptions, réapprennent à extérioriser la richesse de leur univers pour éprouver pleinement la joie d’exister. Jamais, depuis Marcel Proust, on avait aussi bien approché cette quête perpétuelle d’un sens caché dans l’essence des êtres et des choses. (VL- 07-11-2016)