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LE GRAND MARIN

couverture Grand Marin 280

 

 


QUITTER MANOSQUE POUR ALLER À KODIAK, ALASKA

Texte: Valérie Lobsiger


ROMAN
Le grand marin, Catherine Poulain,
Editions de l’Olivier, février 2016, 368 p.


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ON NE SAIT RIEN DE LILI, la narratrice, à part qu’elle est jeune, qu’elle est frêle (bien que dotée d’une sacrée paire de paluches) et qu’elle est une «runaway», c’est-à-dire que la frenchy a fui quelque chose ou quelqu’un resté à Manosque-les-Plateaux, dans les Alpes de Provence. Face à un impératif «désir obscur» d’aller «voir au bout de l’horizon, derrière «the Last Frontier», de trouver la limite du monde, «là où ça s’arrête», Lili a tout plaqué pour se rendre à Kodiak en Alaska, quatrième plus important port de pêche des Etats-Unis. Là, elle ne rêve que de s’embarquer à bord d’un de ces bateaux qui, le temps d’une saison, part pêcher la morue noire. Ian, le skipper du «Rebel», lui fait la grâce de bien vouloir d’elle, malgré ses trois handicaps: elle est femme, débutante («greenhorn») et illégale. A bord, entourée de gros durs, elle est traitée avec une indifférence mâtinée de mépris. On lui pique sa couchette donc elle dort par terre, on lui gueule dessus, on refuse de lui montrer comment vider les flétans ou pire, qu’elle prenne des quarts de veille comme tous les autres. Mais on finit par reconnaître sa volonté de bien faire, son acharnement au travail (12-13 heures d’affilée, parfois des nuits entières dans le froid et l’humidité, à vider des poissons ou à en décharger 10 tonnes dans la cale-glaciaire avec juste l’aide d’un autre greenhorn), son abnégation (jamais une plainte n’émane d’elle, même lorsqu’un poisson aux arrêtes empoisonnées l’ayant blessé à la main met sa vie en danger). Et puis, cette sauvageonne, dont la motivation reste un mystère pour tous, bouffe du poisson cru pratiquement à même le filet (le cœur, les œufs) et ça ne manque pas d’impressionner, voire carrément de dégoûter l’équipage. Lors des retours au port, elle ne tarde pas à aller «repeindre la ville en rouge» pour une beuverie entre «gars». Ceux-ci ne voient plus en elle qu’un camarade comme les autres (du moins aussi longtemps que la vie à bord prime) et pour eux, elle éprouve en bloc un attachement quasi mystique.

QU’EST-CE QUI POUSSE L’HEROINE à vouloir ainsi se surpasser, souffrir, s’aligner sur les hommes pour accomplir les mêmes exploits physiques? Il y a en elle un ardent désir d’affirmer sa différence dans l’action authentique, de confronter son corps à ses limites, d’apprendre à connaître de quoi elle est capable (souvent bien plus qu’elle ne le croyait) et d’acquérir ainsi une estime d’elle-même qui lui fait encore défaut. En acquérant de ses propres mains des compétences pratiques spécifiques, Lili s’autonomise. Elle s’affranchit du «monde de rien où tout s’éparpille et s’épuise en vain» pour aller à la rencontre du réel, seule source de vraies satisfactions (Accros des réseaux sociaux et autres virtualités, prenez en de la graine). On devine en outre chez elle une peur d’afficher sa féminité (dès qu’elle pense qu’on la regarde comme telle, elle ne peut s’empêcher de rougir et d’avoir honte) en même temps qu’une envie secrète de pouvoir y goûter (le souhait d’une guêpière en est la preuve). C’est qu’elle sait que les hommes veulent s’approprier ses jours et ses nuits («cet homme me prend ma vie déjà et ce n’est pas juste» dit-elle de son grand marin) et que cela lui donne envie de fuir. Elle, elle veut «juste être libre d’aller où elle veut». Telle une Holly Golightly, la célèbre héroïne de Breakfast by Tiffany’s, de Truman Capote, qui, elle, adorait pourtant se faire belle et aguicher les hommes… Oui, certaines femmes éprouvent cette rage furieuse de vouloir s’appartenir et c’est le mérite de ce livre de nous rappeler que ce n’est là ni caprice, ni chimère. (VL 12.11.2016)