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«LA SUISSE EST THÉÂTRALE AVEC EFFORT»

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Dada2 160324 192 bis 280 Photos I.Daccord, lors de la préparation du spectacle «Dada ou le décrassage des idées reçues»
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A Fribourg à partir du 8 décembre, au Cabaret Voltaire à Zurich le 18 janvier, puis à la Grange de Dorigny à Lausanne dans le cadre du week-end dada organisé conjointement par Vidy et La Grange de Dorigny… les 28 et 29 janvier 2017.
Pour les autres dates, voir sur le site du Théâtre des Osses.


POURQUOI DADA N'EN FINIT PAS D'ARRIVER EN SUISSE ROMANDE

Texte: Thomas Hunkeler


«Dada ou le décrassage des idées reçues» du Théâtre des Osses de Fribourg – créé le 8 décembre à Fribourg - sera accueilli au Cabaret Voltaire à Zurich le 18 janvier 2017, puis au «Week-end Dada» qui aura lieu au Théâtre de Vidy, à Lausanne, les 28 et 29 janvier 2017.

Le site du Théâtre des Osses
Le spectacle que nous avons invité en janvier propose une représentation pour les scolaires le 18 janvier à 14h.

Pour réserver pour le 18 janvier, 20h, au Cabaret Voltaire:

Thomas Hunkeler, professeur de littérature à l'Université de Fribourg


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«La Suisse est théâtrale avec effort»
- pourquoi Dada n’en finit pas d’arriver en Suisse romande.

Tandis que l’année Dada se termine à Zurich après toute une série de manifestations et de commémorations, les festivités commencent à peine ailleurs. Une fois de plus, Dada s’avère aussi fuyant qu’imprévisible: chassé de Zurich à grands coups de muséification, il renaît ailleurs, comme actuellement en Suisse romande.
Le décalage avec lequel le monde francophone redécouvre, en ce moment même, les ressources de Dada forme un curieux écho à la première arrivée tardive de Dada en France, à la fin de la Première Guerre mondiale. Apollinaire, Picabia et Pierre Albert-Birot, l’animateur de la revue SIC, avaient certes pris connaissance des événements zurichois dès la publication de la revue Dada, en 1917; mais comme la grande majorité du public français, l’influent Apollinaire observait alors les activités du groupe avec une certaine suspicion: n’y avait-il pas trop d’Allemands parmi ces Dada? Ne s’agissait-il pas, comme la presse française allait le prétendre un peu plus tard, de subvertir une fois de plus la domination du marché d’art français, après les attaques du ‘Kubisme’ que l’on écrivait alors volontiers avec un ‘K’ pour signaler sa prétendue origine allemande? Les Dada avaient beau insister sur l’internationalité de leur appellation comme de leurs activités; pour le public français, tout ce qui venait de Zurich, ce pays de ‘triples boches’ (Tzara), était suspect.
En Suisse romande, la situation n’était guère mieux. Zurich, dont on connaissait les sympathies pour la cause allemande, paraissait alors bien loin; et on préférait sagement ignorer ce qui s’y passait de suspect. Dans ce contexte, il est tout à fait significatif que le séjour de Francis Picabia en Suisse, entre la mi-février 1918 et les premiers jours de mars 1919, n’ait laissé que très peu de traces dans le paysage artistique romand, alors même que Picabia y publie pas moins de cinq plaquettes de poésie. Il est vrai que le peintre n’était pas venu en Suisse pour des raisons artistiques, mais pour soigner sa neurasthénie auprès du docteur Brunnschweiler, un neurologue (originaire de Zurich!) qui officiait alors à Lausanne – et accessoirement pour échapper à la conscription en France... Un choix négatif, en somme – et l’opinion que Picabia avait de la Suisse allait s’en ressentir, comme le montre cet extrait d’une lettre à sa maîtresse Germaine Everling: «La Suisse est théâtrale avec effort, muette comme une grosse fille de papier rose. Ne trouvez-vous pas que nous sommes écrasés tyranniquement sous ces montagnes faites pour les marchands de chaussures – chaussures vouées au blanc et qui nous donnent des idées noires… J’aime mieux les hauteurs de Montmartre ou de Fontainebleau; les sapins m’embêtent.» Ce ne sera qu’en 1920, près de quatre ans après le lancement de Dada Zurich, que Genève connaîtra finalement une brève phase dadaïste – grâce à deux Allemands, Walter Serner et Christian Schad, qui y lancent quelques manifestations avant de repartir, le premier pour Paris, le second pour l’Allemagne. Et le silence retombe.

Aujourd’hui, la Suisse romande semble enfin voir l’intérêt de revendiquer sa position, à mi-chemin entre Zurich et Paris, du moins en ce qui concerne Dada. En attendant les festivités des 100 ans de Dada Paris, dès 2019, on se réjouit d’assister dès ce mois de décembre au spectacle «Dada ou le décrassage des idées reçues» du Théâtre des Osses de Fribourg – ce spectacle sera d’ailleurs accueilli au Cabaret Voltaire à Zurich le 18 janvier 2017 – puis au «Week-end Dada» qui aura lieu au Théâtre de Vidy, à Lausanne, les 28 et 29 janvier 2017.
(01.11.2016 -Thomas Hunkeler)