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80 JEUNES PARTIS DE SUISSE POUR LE JIHAD

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 Le vocabulaire de ce texte en allemand: ici


QUESTIONS À SAÏDA KELLER-MESSAHLI

Texte: Sandrine Charlot


Saïda Keller-Messahli est fondatrice et présidente du Forum pour un islam progressiste. Elle a reçu le Prix suisse des droits de l’homme 2016.

En amont de nos projections scolaires du film "Le ciel attendra".

Notre projet de Minifestival :ici

Nous présentons le film das le cadre de la SLFF à Zurich, Lucerne, Bâle, Bienne en présence d'intervenants: une des deux jeunes actrices principales ou des intervenantes prônant un islam modéré et compatible avec les principes démocratiques.

Ce projet est développé en partenariat avec le Forum du bilinguisme à Bienne, l'Instruction publique de Bâle, la HEP de Lucerne. A Zurich, nous comptons sur les enseignants de français...


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SCZ: Vous donnez des cours sur le phénomène de radicalisation et de jihadisme en Suisse et en Autriche à des enseignants, des assistants sociaux et au personnel pénitentiaire. Et vous avez par ailleurs été professeure de français. C’est pourquoi il nous a semblé important d’aborder certains sujets avec vous en amont des projections scolaires que nous organisons. Le film «Le ciel attendra» aborde en effet la question de la radicalisation de deux jeunes lycéennes en France.
Pour commencer, dans quelle mesure ces questions sont-elles aussi d’actualité en Suisse?

SKM: Le film «Le ciel attendra» a en effet attiré mon attention car sa thématique fait partie du travail politique que j’effectue. Il me semble tout à fait d’actualité, puisque presque 80 jeunes Suisses sont partis pour le jihad de la Suisse. C’est beaucoup pour un petit pays comme le nôtre qui a une communauté musulmane assez limitée. La majeure partie des djihadistes suisses sont jeunes, ils ont entre 15 et 25 ans. Donc le sujet est ACTUEL, nous devons nous y intéresser, notamment suite à la multiplication ces derniers temps de stands islamiques radicaux qui distribuent des Corans gratuitement. Souvent les personnes qui tiennent ces stands viennent d’Allemagne et ont côtoyé Pierre Vogel, un converti au Salafisme très médiatisé. Ce kick boxer et son ex-compagnon Ibrahim Abou-Nagie exercent un réel pouvoir sur les jeunes. Abou-Nagie est actif même en Amérique latine et en Asie. Vogel parle couramment l’arabe qu’il a étudié en Arabie Saoudite et son site (Die wahre Religion) joue un rôle considérable dans la radicalisation en Europe. Vogel et plusieurs autres personnes en Europe contribuent aussi à la traduction de brochures salafistes éditées en Arabie Saoudite et traduites en plus de 40 langues (nwahy.com) qu’ils distribuent un peu partout. Pour ce prosélytisme il existe spécialement un ‘Bureau Coopératif pour la Da’wa (= Invitation à l’Islam) parmi les Etrangers’ à Rabwah / Riyadh (Arabie Saoudite) qui diffuse ces brochures dans le monde entier.

SCZ: Ces stands sont donc des points névralgiques importants. Où en trouve-t-on et quelles sont les villes les plus concernées?

SKM: Il y a des stands sur la Bahnhofstrasse à Zurich par exemple, et Winterthur est un lieu de radicalisation important, notamment en lien avec la mosquée An'Nour. Mais je pourrai aussi citer Genève et Lugano où il y a eu des perquisitions dans une mosquée dernièrement. Pour en revenir aux stands, même si leur influence est démontrée, il n’y aurait pas de base légale en Suisse pour lutter contre eux alors qu’en Autriche ou en Allemagne, on est en voie de les interdire. Les versions saoudiennes du Coran qu’ils distribuent généreusement contiennent des commentaires de salafistes saoudiens et sont éditées à la Mecque.  

SCZ: En plus de ces stands et des mosquées, où les jeunes sont-ils susceptibles de se radicaliser? Sur internet, comme le montre le film?

SKM: Internet est très important en effet. Je n’ai pas de chiffres officiels, mais de nombreux jeunes se perdent dans la solitude devant l’écran, le soir, quand leurs parents pensent qu’ils dorment. Ils sont livrés à des personnes, très bien préparées, qui parviennent à les manipuler. Les jeunes sont à la recherche de réponses à des questions que leurs parents ne leur fournissent souvent pas, ils sont aussi à la recherche d’une cause. Il faut dire qu’il y a beaucoup de questions taboues chez certains parents musulmans et rarement une  réelle culture du dialogue. C’est ce qui ressort de mon expérience de conseil auprès de personnes musulmanes. Les jeunes recherchent des réponses claires à leur quête d’identité religieuse, à leurs questions sur le bien et le mal pour s’orienter dans ce monde complexe. Ils cherchent aussi à se distancier de leurs parents, souvent selon eux trop tolérants. Et donc il arrive qu’il se développe entre les jeunes et ces «manipulateurs mentaux» une relation de confiance qu’ils assimilent presque à une relation amoureuse. C’est là que réside le danger.

SCZ: Oui, c’est ce que l’on voit dans le film. C’est sur Internet que l’une des adolescentes trouve son «Prince». Préparez-vous un livre sur le sujet?

SKM: Je prépare en effet un livre qui sortira l’été prochain en allemand, mais qui abordera des aspects beaucoup plus politiques. Il traitera des réseaux de mosquées en Suisse, Allemagne et Autriche et des organisations internationales qu’il y a derrière. Il y a environ 300 mosquées en Suisse dont 70 turques. Elles se trouvent parfois dans des endroits insoupçonnés, des caves, des bureaux. Alors on ne les remarque pas.
Mais ces dernières années plusieures mosquées représentatives ont été construites, surtout par les Albanais, pour des millions de Francs et personne ne se demande d’où vient cet argent. Il faudrait s’y intéresser davantage, car de nombreux djihadistes passent par ces mosquées. Ainsi le jeune qui a décapité le prêtre de l’église de Saint-Etienne du Rouvray en France, il avait fréquenté la grande mosquée saoudienne genevoise. S’il est important de surveiller le développement de ces mosquées, c’est que le salafisme représente le terreau mental du terrorisme islamiste et de la radicalisation, et on a vu en 2015 ce que cela pouvait produire en France.
90% des musulmans vivant en Suisse ne fréquentent pas ces mosquées, ils n’ont rien à voir avec tout cela, et c’est aussi pour eux, et pour leur permettre de pratiquer un islam tout à fait compatible avec les principes démocratiques qu’il faut absolument discuter de toutes ces questions avec les jeunes Suisses. Et sans attendre.
(scz-06/03/2017)