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UNE SOIRÉE OU PLUTÔT UN AUTEUR «BAROQUE»

 

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Sous la pluie...
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Photo Delia Imboden - L'auteur lit lui-même les passages relatant la soirée à la Cornell University et la rencontre de l'équipe socialiste chez Mitterrand... C'est vif, potache parfois!


... LA SALLE RIT - D'ABORD SURPRISE DE RIRE, PUIS RIANT FRANCHEMENT POUR FINIR PAR RIRE À TOUT...

Texte: Marianne Brun


«BEN OUAIS!»

C'est un hommage à la French Theory plus connue sur les campus américains qu'en France et un retour en arrière sur un moment particulier de la vie politique française: la fondation de la gauche en vue de l'élection de Mitterrand en 81.

C'est ainsi que les élections actuelles se sont invitées dans la soiréee...
Nous n'avons pas eu de consigne de vote, Laurent Binet nous a simplement ramené un peu de cet esprit français qu'on aime et qu'on aime détester...

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Jeudi 27 avril, 19h00. Entre-deux-tours des élections présidentielles françaises.
Alors que tout le monde, ici, comme en France, s'écharpe, revendique, tape du poing et tape surtout sur ses amis Facebook au sujet de la dignité à tenir le 7 mai, je ferme mon laptop et brave le froid (4° un 27 avril! A force de parler 'politique', on en oublie la météo!) pour trouver refuge dans le sanctuaire des lettres alémanique: la Literaturhaus de Zurich.

L'invité du soir, un Français, édité chez Grasset. Laurent Binet. Traduit maintenant en allemand.

Je ne l'ai pas lu. Parce que son dernier roman sur les circonstances de la mort de Roland Barthes m'avait semblé touffu et prise de tête – Derrida et Guattari en guest stars, ça peut rebuter. Mais ce soir, mieux vaut une sévère plongée dans l'intellectualisme germanopratin avec «La septième fonction du langage» qu'un surf nauséeux sur les derniers coups de com' de nos candidats.

Direction donc le Rathaus (le Conseil communal, face à la mairie – de gauche, paraît-il) et la Literaturhaus. Les beaux quartiers. Zurich sous la pluie. Ici, dimanche dernier, nous avons presque voté comme en France. Presque, parce que Macron est arrivé en tête (no comment), Fillon a fait un score faramineux (normal, l'électorat est historiquement conservateur) et Hamon a fini à la peine (no comment bis). Mélenchon, quant à lui, a rafflé 10,3 % des suffrages (eh oui! Dans l'une des plus grosses places financières du monde et avec des Français qui travaillent majoritairement pour le secteur bancaire – comme quoi hein... A Genève, il a même fait 16,09%!). En revanche, Le Pen a obtenu 6% - 6,1% pour être précise (ah oui, quand même).

Ce sont les pensées qui m'obsèdent lorsque je m'assois dans la salle de lecture aux murs tapissés de livres reliures pleine peau qui me rappellent vaguement, en plus moderne, la bibliothèque de l'UFR de Lettres Modernes de Paris 4. Pour faire diversion et empêcher mon cerveau de compter les gens en me demandant qui va voter quoi le 7 mai, j'extirpe un recueil du bas du rayonnage près duquel je me suis placée. Un peu de lecture en allemand devrait exercer ma capacité de concentration (surtout quand on sait que je n'y comprends rien ou pas grand-chose).

La salle est pleine. Beaucoup de personnes âgées en beige, en marron, en bleu, des dames bien coiffées, des messieurs sérieux, mais aussi des quadras, des quinquas, en couple ou sortie entre copines, et des jeunes dans le fond. Derrière moi, des personnes arrivent encore depuis une salle dans laquelle on a dressé un somptueux buffet champagne et petits fours (offert par le Consulat de France).

19H30. Déboule l'écrivain, flanqué d'un modérateur. Un binôme improbable. L'un tressaute et rebondit immédiatement sur la présentation que fait de lui la toujours pertinente Gesa Schneider (je suis fan), directrice de la Literaturhaus, tandis que l'autre, Daniel Binswanger, espèce de Beigbeder version rangée, lisse ses cheveux au carré derrière ses oreilles avant de prendre la parole. Il tente alors une petite incartade en guise de croche-pied: il parle des élections. Ça jette un trouble. Le public rit jaune. Laurent Binet aussi. Quoique. Il prend ça plus franchement que nous à la rigolade et nous propulse sans sommation dans son univers. Il se frotte le nez, s'agite, commente, ironise, rit, nous resitue le contexte de l'extrait qu'il va nous lire, mouline, tressaute encore (c'est con, mais ça fait du bien, de le voir s'agiter, on se croirait vraiment en France). Il enchaîne sur le statut du personnage de fiction, parfois plus vivant que n'importe quel être vivant (mille excuses, moi et les noms, je n'ai retenu que les exemples de Bovary et de Sorel, mais j'ai trouvé ça vachement bien), il parle de son plaisir d'auteur, il est là, sincère, drôle, cru, accessible. Et brillant, vraiment brillant, sans être fumeux. Ensuite il lit deux longues scènes de groupes, alors forcément, c'est vivant, et la salle rit – d'abord surprise de rire, puis riant franchement pour finir par rire à tout (moi, j'ai adoré le coup du gode ceinture avec Judith (Butler, si j'ai bien suivi, mais pas sûre), les Palmitos de Serge Moati aussi, dans un autre registre). Tant mieux, s'il est drôle, ça fera passer la pilule au moment des poststructuralistes et de la French Theory. Parce que, j'avoue, je m'attends à tout instant à ce qu'on sombre dans la pause érudite et absconse.

Mais encore une fois, Laurent Binet nous retourne. Au lieu de Derrida, il cite Bret Easton Ellis. Effectivement, la soirée mondaine complètement déjantée au cours de laquelle Foucault se masturbe devant le poster des Rolling Stones (véridique, nous dira-t-il) paraît littéralement tombée de «Lunar Park». Le modérateur avance en terrain miné et lui demande alors s'il l'aime, vraiment, cette bande d'intellectuels dont il se moque. «Ben ouais!»

Et c'est alors qu'en faisant un détour par Umberto Ecco pour nous conforter dans l'idée que tout, mais alors tout dans son roman, même la phrase la plus incompréhensible qui soit, est vrai et fait sens, et que si le modérateur a envie de voir dans sa trame narrative un ersatz de Da Vinci Code, libre à lui, mais c'est avant tout une enquête qui tire son fil comme toute enquête, et que les parapluies empoisonnés, ça a vraiment existé chez les espions bulgares en 1980, il en arrive au vif du sujet. Parler de cette clique plus connue sur les campus américains qu'en France (je confirme), c'est rendre hommage à une époque révolue et s'attarder sur le moment le plus particulier qui soit de la vie politique française: la fondation de la gauche en vue de l'élection de Mitterrand en 81. «Parce que ce qu'il proposait, c'était totalement bolchevik! Si Mélenchon avait osé, mais que le dixième de ça...! Il a voulu tout nationaliser, les banques, tout!» Pour Laurent Binet, 1980, c'est la fin d'une époque. La mort de Barthes en sonne le glas. Et celle qui s'ouvre ensuite ne sera pas une époque de gauche, bien au contraire, avec Thatcher, Reagan. En France, selon lui, on ne les a pas bien vu venir.

Le flottement dans la salle est palpable. Les rires de gêne ou de connivence aussi. On se redresse. Mais l'écrivain joue franc jeu. Sans détour, il affirme ses positions. Il soutient Mélenchon. Il aurait même souhaité que Hamon se désiste pour lui (non, il a plutôt demandé à ce «que Hamon soit vraiment acteur de son suicide» – il en a fait une tribune dans Le Monde en janvier dernier – mais il nous arrête, quand il parle d'être acteur de son suicide, il ne pense pas du tout au 7 mai! Ouf! On a échappé bel à une énième leçon de morale). Le modérateur le titille: Binet s'est tout de même laissé convaincre par Hollande en 2012 (il a suivi sa campagne – cf son livre Rien ne se passe comme prévu). La gêne est dans son camp. Mais il rebondit encore, rit, se frotte le nez, tressaute et mouline, désolé. «Ben ouais!»

20h50. La lecture se clôt. Elle a duré plus longtemps que prévu, non? On n'a pas vu le temps passer. Et il n'y a pas eu de traduction en allemand (ça m'arrange). Peut-être parce que, ce soir, la littérature et son champ d'investigation, c'est-à-dire le politique, résonnaient plus fortement qu'un autre sur nos préoccupations d'électeurs potentiels. Mais nous n'avons pas eu de consigne de vote, juste le plaisir de se sentir appartenir à une communauté culturelle qui se reconnait intuitivement par l'amour du bavardage, l'exercice de l'ironie et par une absence totale de complaisance qui nous pousse au clash avec une jouissance incommensurable. Laurent Binet nous a ainsi ramené un peu de cet esprit français qu'on aime et qu'on aime détester.

A une question de la salle qui lui demande s'il n'en fait pas trop, Laurent Binet a répondu que certains ont un esprit classique, d’autres baroques, lui, il est baroque. Ça me plaît. Je ne sais pas si je serai d'accord sur tout, mais je vais le lire. J'ai déjà commandé son roman sur Amazon (moi non plus je ne suis pas à une contradiction près).

Marianne Brun – Zurich, le 27 avril 2017