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LA RÉVOLUTION DE 1917. LA RUSSIE ET LA SUISSE

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05Après la révolution d’Octobre, environ 8000 Suisses rentrent au pays. Ils arrivent sur une terre que nombre d’entre eux n’ont encore jamais vue. Photographe inconnu, 1920.  Archives Sociales Suisses, Zurich

 


«L'ANCIEN MONDE SE MEURT, LE NOUVEAU TARDE À PARAÎTRE, ET DANS L'OBSCURITÉ SURGISSENT DES MONSTRES»

Texte: Laurence Hainault Aggeler 


«La Révolution de 1917. La Russie et la Suisse»
Musée national de Zurich (SNM)/ Landesmuseum Zürich

Jusqu’au 25 juin

Organisée en collaboration avec le Musée historique allemand de Berlin (DHM).
Commissaires d’exposition : Pascale Meyer (SNM) et Kristiane Janecke (DHM).

Le site du Musée national

A voir aussi le film, «2017, Der wahre Oktober»


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Dans cette exposition tout en contraste, le factuel se mêle à l’émotion, photographies et  documents authentiques alternant avec tableaux et objets d’art. On y découvre tout un pan de l’histoire de la Russie, du début du siècle dernier jusqu’aux répercussions de la révolution russe de 1917 en Suisse. Cela commence à la Belle Époque, lorsqu’une foi indéfectible dans les sciences et la pensée faisait croire au progrès technique et donnait l’espoir d’un monde politique nouveau, pour se terminer dans les années 1940 après avoir évoqué l’ère stalinienne, dominée par les principes de brutalité et d’extermination. En outre, cette commémoration revêt une importance particulière, car elle se réfère à un fait historique unique, à savoir la mise en place d’une idéologie ambitieuse transformée en système d’État répressif.

UNE NOUVELLE VISION
L’introduction présente le mouvement artistique de l’avant-garde russe: entre autres, un tableau de Natalia Gontscharowa, quelques costumes des Ballets russes de Serge Diaghilev, la photo de l’Exposition 0.10 de Malevitch où, dans le coin de la pièce, le célèbre carré noir remplace l’icône traditionnellement accrochée dans les habitations russes. Après la destruction de l’art (réduit à zéro ou au carré noir), commencerait le renouveau grâce à la dizaine d’artistes exposés (point 10). Côté politique, un drapeau rouge domine la pièce. Avec le célèbre slogan: «Prolétaires de tous pays, unissez-vous», soit la dernière phrase du Manifeste du parti communiste. Karl Marx, âgé de 30 ans, repensait alors le monde pour changer notre vision de l’histoire.

LUXE POUR LES UNS ET MISÈRE POUR LES AUTRES
Au même moment, plus de 20 000 Suisses se lançaient dans une nouvelle vie en Russie comme agriculteurs, entrepreneurs, enseignants ou artisans. Un des plus précieux témoignages est sans doute la collection des 54 œufs impériaux fabriqués par Fabergé, dont une partie nous est présentée ici. Un miracle d’orfèvrerie! Le plus extraordinaire prend la forme d’une pendule fabriquée en Russie par Heinrich Moser, originaire de Schaffhouse et installé à Saint-Pétersbourg. Luxe pour certains, mais dénuement extrême pour d’autres. Les inégalités sociales étaient marquées et les miséreux soumis au pouvoir autocratique des privilégiés. 85 % de la population vivait alors dans la pénurie la plus complète. Pour preuve les photos de millions de paysans affamés, épuisés, aux regards lourds de rancœur et de désespoir.

DANS L’OBSCURITÉ SURGISSENT LES MONSTRES
Même si un mur couvert d’icônes magnifiques rappelle que le sens du sacré servait alors l’accomplissement esthétique, les épisodes poignants tirés du film «Le cuirassé Potemkine» montrent toute la justesse de la phrase d’Antonio Gramsci: «L’Ancien Monde se meurt, le nouveau tarde à paraître, et dans l’obscurité surgissent des monstres».
Pendant 40 ans, les faits historiques se précipitèrent, les erreurs politiques s’accumulèrent pour conduire droit à la Révolution. 1861: le Tsar abolit le servage sans partager les terres, plongeant les populations rurales dans la plus grande pauvreté.
1891: la Russie exporta trop de céréales et des millions de gens moururent de faim. 1905: à Saint-Pétersbourg, la marche pacifique du peuple fut réprimée par l’armée impériale et occasionna la mort de 100 personnes en ce Dimanche sanglant. Conséquence: grèves multiples dans toute la Russie.
1914: la Russie s’engagea dans la Première Guerre mondiale, mais l’opposition était grande et les Russes continuèrent à se rendre en Suisse. En 1910, on en dénombrait 8500, dont la moitié vivaient à Zurich.

UN VOYAGE EXTRAORDINAIRE
Parmi eux se trouvaient des révolutionnaires, dont Lénine. Ignoré par une police trop préoccupée alors par le Cabaret Voltaire et les artistes Dada, il passa six ans de sa vie entre Genève, Berne et Zurich et y prépara la Révolution. Il prit contact avec les Russes vivant alors en Suisse et rédigea ses textes fondamentaux dans les bibliothèques helvétiques dont il exporta le modèle en Russie.
Présenté pour la première fois dans une exposition, on peut admirer son bureau, laissé au propriétaire de son appartement. Une petite salle est réservée aux photos et documents relatant son incroyable voyage en train, organisé par un membre du parti socialiste zurichois. Lénine traversa ainsi l’Allemagne en neuf jours, sans interruption et couvert par un droit d’extraterritorialité. Cette intervention politique helvétique lui permit bel et bien de rejoindre les bolcheviques pour renverser le gouvernement provisoire en octobre. Cette année-là, la rupture diplomatique helvético-russe fut immédiate. Par peur du communisme, 8000 Suisses rentrèrent dans leur pays.

IMPITOYABLE BUREAUCRATIE
La belle scénographie très recherchée de cette exposition nous permet de traverser une salle lumineuse avant de déboucher sur un grand espace au bout duquel est érigée la gigantesque statue en bronze de Lénine. Sous sa surveillance oppressante, 26 tables de travail sont alignées et rangées en parallèle. Une atmosphère à la fois austère et menaçante est soudain recréée. On ne peut s’empêcher de penser à ceux dont le sort dépendait des registres consignés dans des endroits semblables, instruments impitoyables de la bureaucratie soviétique. Ici, chaque table représente un chapitre de la guerre civile jusqu’aux conséquences de l’industrialisation en passant par la famine, l’évolution de la politique économique et la conquête du pouvoir par Staline.

REGARD FIXE SUR L’HORIZON
Pour nous permettre de retrouver notre respiration, un volet artistique est présenté dans la salle suivante: quelques jolies assiettes sorties des usines de porcelaine où les artisans se réappropriaient les techniques du temps des Romanov, une sculpture aérienne sous forme de mobile métallique, la maquette harmonieuse et précise d’un projet de reconstruction. En plein milieu trône une reproduction de la célèbre statue de Vera Moukina, «L’ouvrier et la Kholkozienne». Armés des deux outils incontournables, la faucille et le marteau, les jeunes gens restent figés pour l’éternité dans une immobilité enthousiaste, le regard fixé sur l’horizon. Ils dominèrent le pavillon soviétique construit par Boris Iofan lors de l’Exposition internationale organisée à Paris en 1937. Orné à son sommet d’un aigle et de la croix gammée, le pavillon allemand construit par Albert Speer leur faisait face. Tout un symbole: l’affrontement des deux totalitarismes les plus meurtriers du XXe siècle. On notera aussi quelques exemples de motifs picturaux, inspirés du sport et de la vie urbaine. Et les plans des architectes en vue de la construction du Palais des Soviets, un projet contesté au gigantisme non abouti. On lira enfin avec intérêt la lettre du Corbusier adressée à Staline.

RETOUR À L’HORREUR
Les dernières salles sont consacrées à la fin des années 1930, lorsque surviennent les persécutions et les purges staliniennes de la «Grande Terreur». Y sont exposés des documents multiples et variés sur les Goulags, les travaux forcés et leurs atrocités. 18 millions de personnes enfermées entre 1920 et 1953. Deux millions et demi de morts.

Malgré la force incontestable de certaines œuvres d’art, cette exposition ne s’inscrit pas sous le signe de la sérénité. On en sort angoissé et surpris à la fois. Angoissé par ce rappel de la violence inouïe des années de guerre civile, surpris par certaines révélations sur ce pan inédit de l’Histoire, lorsque le destin de la toute petite Suisse a croisé celui de l’immense Russie.

Laurence Hainault Aggeler  (04/2017)
Avec la collaboration d’Isabelle Warrin, responsable de la visite guidée en langue française