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UNE SECONDE VIE

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Une première vie puis une seconde... Photo: Scz


SE RÉENGAGER APRÈS DÉCANTATION...

Texte: Laurence Hainault Aggeler


UNE SECONDE VIE, FRANCOIS JULLIEN
Edité chez Bernard Grasset, 2017

Par Laurence Hainault Aggeler

François Jullien est philosophe, helléniste et sinologue. Il a assuré un cours au sein de la Chaire de culture et de littérature française de l'ethz il y a quelques années. (NDLR)

A noter, du même auteur, la parution en 2016, aux éditions de l’Herme, d’un essai intitulé «Il n’y a pas d’identité culturelle».
François Jullien refuse la notion d’identité telle qu’elle est défendue habituellement et propose le concept de ressources culturelles disponibles à tous et n’appartenant à personne.


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COMMENCER VÉRITABLEMENT D'EXISTER
Nous n’avons qu’une vie. Le philosophe François Jullien ne l’ignore pas, mais il pense qu’un nouveau début est possible sans effacer ni renier le passé, sans grand événement extérieur, ni accident nous faisant toucher au plus près la mort, dans la continuité. La seconde vie procèderait d’une décision mûre pour se réengager après décantation de l’expérience acquise.
La première vie répond à la loi du besoin, celle de faire son chemin, en suivant plus ou moins habilement la loi primaire de l’intérêt. En tirant partie des expériences passées, la seconde vie permet de revenir sur les choix précédents, de faire le tri et de se réorienter en fonction de vérités non codifiées. Elle accepte la mort comme le terme inévitable, sans état dépressif, et la pose comme une échéance où philosopher est possible.

LA SAGESSE N'A RIEN À VOIR AVEC L'ÂGE
François Jullien constate que la sagesse est trop souvent mise en rapport avec la vieillesse et qu’elle en subit les déterminations négatives. La sagesse est refoulée en pensée faible, se bornant à la prudence. Dans le meilleur des cas, elle s’est muée en idéologie du développement personnel où chacun se raconte avec complaisance. Renforcée par le retrait du religieux, la déception des politiques, la complicité des médias, la sagesse n’est ni audacieuse ni aventureuse. La seconde vie, elle, est décidée. Elle ose de façon plus ajustée. Pour le philosophe, la sagesse correspond donc à une capacité de réengagement dynamique, selon la conception de la sagesse antique, assimilée à l’émancipation intérieure. Ou encore selon Confucius qui se référait à la transformation de soi. Rien à voir avec l’âge.

AVEC LUCIDITÉ VERS LA LIBÉRATION 
Il n’est plus question de capitaliser sur l’expérience acquise, mais de l’utiliser pour  recommencer, pour risquer, pour se réformer. Cette attitude conduit à la lucidité. François Jullien estime qu’elle ne nous est pas donnée. Contrairement à l’intelligence ou au langage, facultés plus ou moins innées, la lucidité s’atteint grâce au cheminement et nous permet d’accéder à une seconde vie.
Les expériences négatives nous poussent l’oubli pour garder nos illusions et ne pas souffrir d’une réalité douloureuse. De plus les réseaux de croyances et de conventions forment un voile qui nous protège certes, mais qui bloque toute lucidité. Il est nécessaire de se défier des intrigues, des ambitions, des jeux de pouvoir et d’intérêt, des lâchetés qui réussissent, de la médiocrité qui fait triompher, pour aborder la seconde étape. Le philosophe y voit un processus de dégagement, de libération. Il oppose ainsi la vie enlisée, enclavée dans son monde à la vie dégagée, se tenant hors du monde sans être pour autant un autre monde.

SECOND AMOUR
Appliquée à l’amour, la notion de dégagement prend tout son sens. François Jullien remarque que le premier amour est soumis au désir qui, une fois comblé, devient ennui. Le second amour, dégagé de la passion, ne craint plus la rupture, mais il n’est pas un premier amour assagi. Le premier amour est porté par l’attrait de la séduction; tous les emportements et les égarements s’y trouvent d’emblée légitimés et la souffrance en fait partie. Le second amour ne se fie plus aux promesses de l’avenir, il ne rêve plus d’éternité, il a compris qu’il est cantonné dans le présent. L’inquiétude qui l’habite n’est plus la jalousie mais la séparation par la mort. Le second amour ne pose plus l’autre en objet de conquête et de possession, mais il l’érige en sujet, source d’humanité.

François Jullien termine par ces dernières lignes poétiques: «…pouvoir enfin un matin, quand on tire le rideau de sa fenêtre, qu’on regarde la maison d’en face et la rue, commencer de voir se lever, du fond même de la nuit ……un matin tel qu’on ne l’avait jamais aperçu».

(LHA 5/01/2018)