PENSER LES TRANSITIONS POLITIQUES À L'ÈRE POST-MODERNE
Cours de Cynthia Fleury
Chaire de littérature et de culture française EPFZ, FS 2026
Avertissement:
Enseigner la philosophie représente un défi que Cynthia Fleury a relevé avec brio durant ce séminaire du printemps 2026 à l’EPFZ. Les concepts ont été mis en lien avec l’histoire ou l’actualité grâce à de nombreuses illustrations qui seraient malheureusement trop longues à résumer.
Cette rétrospective se contente donc de restituer la subtilité démonstrative du contenu philosophique.
UNE CONDITION VULNÉRABLE
Selon Cynthia Fleury nous traversons une période de transformation profonde qui superpose les transitions écologiques, numériques, démographiques et politiques. Les institutions, les lois et les formes de gouvernement doivent les accompagner en respectant l’État de droit et sans nier les fragilités humaines. Penser les vulnérabilités permet de refonder la démocratie.
Si tout être humain est vulnérable puisqu’il est mortel, la vulnérabilité prend différentes formes selon les contextes sociaux, économiques et culturels. Certaines sont reconnues, d’autres stigmatisées. En outre comme l’explique Paul Ricoeur, l’identité humaine évolue au gré des épreuves « vunérabilisantes ». Un sujet brisé par un accident élabore une nouvelle manière d’exister et sa transformation passe par la verbalisation et/ou la création, prérequis de la résilience. Quant aux crises sanitaires, aux catastrophes naturelles ou aux conflits armés, elles révèlent des vulnérabilités institutionnelles et systémiques qui interrogent la capacité des États à protéger leurs citoyens.
LE «CARE», OU L'ATTENTION À L'AUTRE
Mais comment les sociétés répondent-elles aux vulnérabilités? Les philosophes John Rawls, Jürgen Habermas et Max Weber ont posé le sens de la responsabilité envers l’autre comme principe. Ont suivi les travaux du pédiatre Donald Winnicott relatifs à l’importance de l’environnement dans le développement psychique et les réflexions de Joan Tronto qui identifie les besoins de l’autre, leur prise en charge et le soin donné et reçu dans la dignité. Telle est la base du «care», soit l’ensemble des pratiques qui maintiennent, réparent et font vivre en commun, aussi bien dans les sphères médicale, éducative, politique, sociale et environnementale.
LES HUMANITÉS MÉDICALES
La vulnérabilité physique est évidente. Même si les progrès technologiques permettent de réparer les corps et parfois d’en augmenter les capacités, les maladies chroniques désormais dominantes obligent les individus à vivre durablement avec leurs handicaps; d’où le changement considérable des modes de vie et des normes morales ou juridiques adoptées par la société. En outre les outils numériques modifient les procédures médicales et engendrent de nouvelles dépendances donc de nouvelles vulnérabilités. Enfin la montée de l’anxiété collective s’est ajoutée aux traumatismes familiaux ou professionnels. Dans ce contexte, les humanités médicales visent à replacer les principes de consentement, de responsabilité et de dignité au cœur des pratiques de soin.
LA DIGNITÉ ET L'ÉTAT DE DROIT
La question de la dignité est primordiale, puisque chaque humain vulnérable risque de la perdre. Cette notion a suivi une évolution progressive. Dès le 15e siècle, Jean Pic de la Mirandole a défini la dignité humaine par sa plasticité. Au 17e siècle, Bossuet a prêché pour «l’éminente dignité des pauvres». Au siècle des Lumières, la dignité est devenue indépendante de la naissance sociale. Au 19e siècle, le suffrage universel masculin fut instauré. Après les atrocités du 20e siècle et le procès de Nuremberg, la dignité devint une règle juridique opératoire. Dans les années 60 à 80 se déployèrent les notions de «matter» et de «pride» et à partir de l’an 2000 l’antipsychiatrie s’opposa aux pratiques indignes de l’enfermement. La dignité, devenue progressivement un principe universel, réside aujourd’hui au cœur des droits fondamentaux et constitue un des piliers de l’État de droit. Pour Cynthia Fleury la dignité doit être pensée à partir des expériences concrètes rapportées. Pour exemples: les romans de James Baldwin, défenseur de la dignité noire, les essais de Frantz Fanon pour qui la maladie est une réponse à l’insupportable, les ouvrages féministes de Bell Hooks et Kimberlé Crenshaw, les thèses du sociologue W.E. Burghardt. Toutes et tous ont démontré combien la compréhension de la dignité passe par l’écoute des sujets opprimés.
LE TRAVAIL: ACCOMPLISSEMENT OU RÉIFICATION
Le travail est devenu la source de souffrances génératrices de vulnérabilités. Les philosophes grecs distinguaient plusieurs formes d’activité. Le labeur contraint, «Paros», l’œuvre créatrice, «Ergon» et le temps consacré à la réflexion, «Skholé». Le capitalisme numérique accentuant l’optimisation, le travail se réduit à sa seule dimension productive. La pression de la performance accélère les rythmes et la disparition des espaces de réflexion ce qui favorise l’épuisement psychique. Cette évolution s’inscrit alors dans un processus de réification où l’individu devient progressivement un objet mesurable, calculable et remplaçable. S’ensuivent une invisibilité et l’émergence de la société du mépris.
LE RESSENTIMENT, MENACE POUR LA DÉMOCRATIE
L’humain vulnérable, et conscient de l’être, verse facilement dans le ressentiment. À la suite de Max Scheler, Friedrich Nietzsche ou Theodor Adorno, Cynthia Fleury définit le ressentiment comme l’incapacité d’accepter les limites inhérentes à la condition humaine. La souffrance inacceptable se transforme en rancœur ou désir de vengeance, en syndrome victimaire ou persécuteur. Cela déclenche des maladies individuelles: la perversité, l’hystérie ou la schizophrénie. Quant aux sociétés traversées par un sentiment d’abandon, elles deviennent réceptives aux discours simplificateurs, aux idéologies excluantes. Aujourd’hui les réseaux sociaux, récepteurs immédiats des charges émotionnelles, favorisent l’addiction ce qui amplifie le danger. L’enjeu démocratique consiste donc à maintenir des espaces capables de transformer les affects destructeurs en participation collective.
RÉCONCILIER L'HUMAIN AVEC LA NATURE
Se relier au système Terre permet à l’humain de vivre ses vulnérabilités et d’habiter le monde autrement. L’idée que l’on cultive son âme comme un jardin remonte à l’antiquité. Encore maintenant les jardins thérapeutiques et l’horticulture de soin sont des outils complémentaires de prise en charge médicale. Certains penseurs du 20e siècle (de Romain Rolland à Sigmund Freud en passant par le géologue russe Wladimir Wernadski), tout comme les recherches récentes des «earth system sciences», ont prouvé l’interdépendance globale entre l’humain et son milieu naturel; tout conduit à revoir les responsabilités écologiques collectives à court et à long terme.
LE SOIN DES MORTS, UN SOIN AUX VIVANTS
Pour fermer la boucle démonstrative de son séminaire, Cynthia Fleury est revenue sur la vulnérabilité ontologique de la mort. Mourir n’est pas un déficit et faire son deuil est une de ces épreuves constructives pendant laquelle l’émotion se vit collectivement. Or les cultures occidentales tendent à invisibiliser la mort même si l’entretien du souvenir, les rituels et les sépultures garantissent des lieux de mémoire commune, essentiels au vivre ensemble.
LA «CHARTE DU VERSTOHLEN»
Ce manifeste philosophique et sociétal, coécrit par Cynthia Fleury et le designer Antoine Fenoglio, résume parfaitement les engagements fondamentaux de la philosophe. Il fut donc logiquement présenté en conclusion. Le «Verstohlen» correspond en français au sens de la « furtivité », mais avec une connotation plus forte de préservation de l’intime. C’est une manière d’habiter le monde sans se laisser entièrement absorber par les mécanismes de surveillance, de performance ou d’exploitation. Les auteurs proposent une réflexion sur ce qui ne devrait pas pouvoir être volé : le silence, l’horizon, la santé physique et psychique, le temps long, la qualité de vie, la liberté d’usage, le soin des morts, la possibilité de demeurer et de devenir. Ils préconisent un renforcement de nos libertés et de notre pouvoir d’agir grâce à plusieurs pratiques: l’enquête et l’attention au réel, le droit à l’expérimentation et à la création, la valorisation de la vulnérabilité, la mise en place d’un « climat de soin » autour des personnes et des institutions; autant de propositions concrètes et inspirantes pour réarmer notre désir de vivre dans un monde démocratique équilibré!
LAH_5/06/2026
Publié le 30 juin 2026