Regarder dans les plis
Texte: Laurence Hainault AggelerRétrospective du séminaire «Regarder dans les plis» de Georges Didi-Huberman
WS 2025 Chaire de Littérature et de culture française ETHZ_ Automne 2025
Le séminaire donné par G. Didi-Huberman à la Chaire de littérature et de culture françaises, au cours du semestre d’automne 2025, appliqua à l’observation d’un seul tableau «La Dentellière» de Vermeer, une série de réflexions basées sur ses théories retranscrites dans plus de 50 ouvrages d’études, une œuvre gigantesque. Tentons une reprise des concepts clefs et de leurs références afin de comprendre les principaux axes de son interrogation sur l’expérience visuelle depuis sa double position de philosophe et d’historien de l’art.
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EN TOUTE LIBERTÉ
G. Didi-Huberman a prévenu le public: son père était peintre. Observer son travail lui apprit à bouger pour créer, s’éloigner pour mieux se rapprocher, ajouter une touche avant de recommencer. Cette démarche est devenue la sienne: elle autorise «à se perdre, désirer une réponse différée, se projeter dans le pli du détail sans jamais s’en emparer».
NAVIGUER ENTRE L'ÉMOTIF ET L'ANALYTIQUE
Pour G. Didi-Huberman, «La Dentellière» de Vermeer fut une révélation, en raison de la tache rouge sortie de l’écheveau blanc, en bas du tableau. Grâce à ce détail « l’air est ému » autour de la jeune femme concentrée sur son travail. Retrouvé au milieu d’une fresque de Fra Angelico, la tache symbolise pour lui un désir entre le corps et la psyché. C’est pourquoi, il engagea sa pensée à venir dans un dialogue entre sensibilité et réflexion. En scrutant «La Dentellière» de Vermeer, le conférencier proposa donc une expérience esthétique autant qu’éthique.
UN NOUVEAU DISPOSITIF DE PENSÉE
Dans un premier temps, G. Didi-Huberman convoqua les philosophes qui s’éloignèrent des regards idylliques, inconditionnellement admiratifs. Il présenta Théophile Thoré (1807-1869), critique d’art connu pour sa redécouverte de Vermeer et sa défense du réalisme en peinture. Cet écrivain qualifia Vermeer de «révolté modeste», tant le peintre était opposé au conformisme de son époque, aux sujets religieux et mythologiques. Puis il évoqua Jean Louis Vaudoyer (1883-1963), historien d’art prolifique, qui souligna l’importance du côté secret, étranger et paradoxal du mystère de l’œuvre d’art. G. Didi-Huberrman retraça ensuite les étapes de la révolution interprétative objectivante qui rejetait une vision "épiphanique" de la peinture. Dans les années 70 se déclencha en effet une réaction virulente contre la tendance « mystique ». Dans son livre «Vermeer et son milieu», John Montias (1928-2005) dénoua ainsi les fils de l’histoire matérielle de la vie du peintre, de son origine à son environnement social et dénonça l’impact commercial du marché de la peinture sur le créateur. Svetlana Alpers (1936-) révolutionna l’art de décrire en démontrant comment l’imaginaire s’allie à la perception dans un travail psychique. Roselyn Krauss (1941-) s’attacha à la notion d’indice signifiant, pour résoudre à la loupe «l'énigme» d’un tableau. En rejetant les clichés littéraires et en éliminant le lyrisme, ces critiques proposèrent un nouveau dispositif de pensée rigoureux.
DÉPASSER L'ÉPAISSEUR DU VISIBLE
Dans un deuxième temps, G. Didi-Huberman revint sur le titre de son séminaire: «Regarder dans les plis» consiste à creuser les plis et les replis, les lieux du caché afin de déceler une richesse insoupçonnée. Dépasser l’épaisseur du visible et les zones d’ombre, fouiller les recoins visuels et conceptuels, les déplier mentalement et en saisir la profondeur ouvre le regard à une dimension historique et psychique. En acceptant la complexité et l’incertitude survient un regard double - impliqué et désimpliqué - opposé au simple regard empathique. Se laisser toucher par l’image en gardant une distance est un héritage direct de la pensée de Walter Benjamin (1892-1940), pour qui la vérité se trouve dans la tension des contraires.
L’IMAGE ET SES «FANTÔMES»
G. Didi-Huberman estime que les formes et les affects réapparaissent dans le temps. Il s’inspire d’Aby Warburg (1866-1929) qui fit de «la survivance» le motif central de son étude de l’art occidental, vue dans sa logique, ses sources et ses résonances philosophiques. Celles-ci vont de l’historicité selon Burckhardt à l’inconscient selon Freud en passant par la phénoménologie du temps vécu selon Binswanger. Cette multiplicité d’approches permet de décrire la “vie” des images, leur nature de «fantôme» avec leur mémoire latente et aussi leurs «symptômes», ces indices qui montrent leur complexité.
LA RECOMPOSITION SCÉNIQUE
Le phénoménologue Henri Maldiney (1912-2013) est aussi une référence importante car il explique comment le peintre joue avec la logique de la disposition ce qui crée un «trouble» dans ses tableaux. Il glisse des bizarreries perturbatrices de l’espace figuratif : un collier posé sans raison, le bleu trop vif d’un tapis, une surface étrangement perlée. Or personne ne les remarque a priori. Vermeer opéra ces distorsions pour déjouer la réalité et sa recomposition scénique prouve la force de son imagination. À partir de là, G. Didi Huberman propose une histoire de l’art ouverte aux «troubles» et non une histoire de l’art linéaire et idéale. L’image est alors traversée par les tensions entre visible et invisible, présent et passé, savoir et inconscient, ce qui provoque l’hyperesthésie, soit la capacité excessive de perception.
LES RUPTURES VISUELLES
Ce phénomène fut également évoqué par Gilles Deleuze (1925-1995): «Peindre c’est peindre les déséquilibres locaux» déclarait-il. Le célèbre philosophe distingue l’espace «mesurable tactile» de l’espace «insituable optique» où les «catastrophes discrètes», les petits événements visuels, créent des ruptures. En illustration, G. Didi-Huberman attira l’attention sur les fils enchevêtrés, la bobine, les plis du tissu de «La Dentellière», autant de micros-événements qui déjouent la vision immédiate. Au-delà du décoratif, ils constituent une impasse, une énigme et la peinture dissimule autant qu’elle révèle. Erwin Strauss (1891-1975), célèbre psychiatre, l’explique également dans son livre «Du sens des sens» (1935) où il met en évidence la distorsion du subjectif. Ce livre fut écrit 10 ans avant «La phénoménologie de la perception» de Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) qui privilégiait la perception en tant qu’expérience vécue avant toute réflexion intellectuelle.
LA NUANCE EN TANT QU'ESPACE DE RÉFLEXION
Quant à Guillaume Cassegrain, Professeur d’Histoire de l’art contemporain, il note dans «La recherche des coulures picturales» comment l’utilisation de la liquidité traduit la trace vivante du geste. Chaque nuance discrète définit ainsi un espace de réflexion. Grâce aux coulures, ce qui est évoqué de près s’avère précis de loin si bien que le tableau s’ouvre et se ferme à l’émotion. D’après G. Didi Huberman, la tache rouge de Vermeer en est une parfaite illustration.
QUAND LE MANQUE ENGENDRE LE DÉSIR
Ces détails se trouvent au cœur de l’expérience esthétique; ils la mettent en crise et engendrent un désir de comprendre, de creuser les plis. Pour G. Didi-Huberman le désir devient une force de relance du regard qui accepte d'être ébranlé par ce qui lui échappe. La tache rouge devient un point angoisse sur lequel se concentrer. S’ensuit le manque, cet amplificateur de désir qui nous fait entrer dans l’espace, déplier les plis, déplacer l’intensité affective. Reste à imaginer, à percevoir les correspondances, les analogies, la complexité interne, ou «implexité» pour reprendre le néologisme de Gilles Deleuze.
LA REPRÉSENTATION DU FÉMININ
Pour terminer, G.Didi-Huberman nota que la recherche des recoins invisibles ouvrait un vrai questionnement sur la représentation du féminin dans la peinture de Vermeer. Certes les femmes y sont sages, méditatives, émouvantes et répondent à la vision jésuite de l’époque sur leur éducation mais une vie «délirante» apparaît derrière la vie conforme. Dans «La femme au chapeau rouge», la modestie et la pudeur sont troublées par les lèvres entrouvertes et les petits désordres rouges sur la surface du tissu répondent à la couleur du chapeau. Ce rouge est un «symptôme» de la chair elle-même, celle de la femme rougissante, bouleversée par un secret qui lui monte au visage.
Au cours de ce séminaire, Georges Didi-Huberman a rassemblé fragments visuels, textes et références avec la métaphore du pli comme «lieu où l’histoire, le temps, la mémoire et le désir se rencontrent et se froissent». Il fallut reconnaître l’opacité du visible, accepter les lacunes perceptives, articuler le sensible et l’intelligible, faire entrer en relation la critique et l’éthique. Un enjeu de taille pour les auditeurs! Peu surprenant que de nombreuses discussions s’ensuivirent à la fin des cours. Un grand merci à G. Didi-Huberman pour cette expérience intellectuelle et esthétique qui forçait la remise en question. (Laurence Hainault Aggeler)
Publié le 03/02/2026