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CINÉMA

L'étranger


Une absence au monde telle qu’elle souligne l’absurdité de la vie

Texte: Valérie Valkanap

L’Etranger,
un film de François Ozon (FR, 2025, 123 mn)
d’après le célèbre roman d’Albert Camus,

sur les écrans alémaniques à partir du 19 février 2026
(et au Lunchkino une semaine plus tôt).

Notre info dans l'agenda: ici


ÉTRANGER À LA SOCIÉTÉ, ÉTRANGER À LUI-MÊME.
En 1938, alors qu’il travaille comme employé de bureau à Alger, Meursault (Benjamin Voisin, magnifique de raideur et de retenue) apprend la mort de sa mère. Il se rend à son enterrement sans manifester la moindre émotion, fume près de son cercueil et refuse de voir une dernière fois son visage. Il ne dit et ne fait presque rien, se tient en retrait et observe. Le lendemain, il va se baigner comme si la vie reprenait son cours. Au bord de la mer, il rencontre une ancienne collègue, Marie (Rebecca Marder, éclatante de sensualité) qu’il emmène chez lui après une divine baignade. Le film, tourné en noir et blanc, accentue le moindre geste. Il souligne les pourtours des corps et permet de sentir toute l’intensité d’un soleil aveuglant. En résultent des images hautement esthétiques et sensuelles. Des extraits d’actualité de l’époque contextualisent l’histoire en rappelant que l’Algérie d’alors est colonisée par les Français depuis 1830.

D’OÙ UN MÉPRIS GÉNÉRALISÉ POUR L’INDIGÈNE ARABE.
Car n’oublions pas qu’à l’époque, deux communautés coexistent et s’ignorent. Il n’est pas question de se mélanger. Le dominant est l’homme blanc qui s’est approprié les terres de l’occupé trop feignant pour les faire fructifier. Il justifie son statut privilégié par le fait qu’il s’est octroyé le noble objectif de civiliser les arriérés, en leur apportant la modernité couplée au progrès technique et social. Et comme le colonisateur a affaire à des barbares, mépris et violence sont parfaitement légitimes. Autrement dit, il est normal de traiter les indigènes comme des bêtes. C’est ainsi que Raymond Sintès (Pierre Lottin), le voisin de palier de Meursault, frappe sa maitresse Djemila (Hajar Bouzaouit), tandis qu’un autre, Salamano (Denis Lavant), bat son chien (c’est du pareil au même). Dans ce contexte, qu’un Arabe soit tué par un blanc, qu’est-ce que ça peut faire? Seulement voilà, Meursault, meurtrier par inadvertance, ne joue pas le jeu et ça, ça dérange.

UN PROCÈS POUR FROIDEUR ET NON POUR MEURTRE.
Meursault, absent de lui-même, incapable de mentir (il ne dit pas qu’il l’aime à Marie même si elle meurt d’envie de l’entendre), incapable de décider pour lui (il dit d’accord à Marie « si c’est important » pour elle qu’elle veuille se marier), dépourvu de conscience morale, il ne montre aucun intérêt à se défendre au procès. Il pourrait invoquer le pistolet que son ami Sintès lui a glissé entre les mains, il pourrait mentionner l’intensité du soleil, l’absence totale d’intention de tuer. Mais il ne le fait pas. Qui peut comprendre pareille indifférence à son propre sort? Aujourd’hui, on parlerait probablement d’autisme. Mais peut-être a-t-il trop de recul et, désabusé, ne voit-il aucun sens à la vie? Peut-être est-il un grand dépressif qui s’ignore? En tout cas, Meursault garde toute sa dignité et son mystère. Et une chose demeure certaine: il ne fait pas bon, aujourd’hui comme hier, être différent du commun des mortels.

François Ozon nous gâte avec un film épuré au plus près de la pensée de Camus. «Tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort» avait écrit le prix Nobel de littérature en signant la préface à la traduction américaine de son célèbre roman. (V.V.) 

Publié le 2 février 2026