Promis le ciel
La vie a-t-elle vraiment une signification sur terre ?
Texte: valérie ValkanapPROMIS LE CIEL, un film d’Erige Sehiri (Tunisie, 2025, 1h32) sur les écrans suisses alémaniques à partir du 19 février prochain.
AUX PORTES DE L’EUROPE, UNE IMMIGRATION SUBSAHARIENNE REFOULEE. Les premières images s’ouvrent sur Kenza, une petite fille noire dont le discours embrouillé laisse deviner qu’elle est rescapée d’un naufrage. S’il y a autant d’Africains en Tunisie, c’est peut-être parce que ce pays est l’un des principaux points de départ des migrants. Pour rejoindre l’Europe, ceux-ci sont prêts à entreprendre une périlleuse traversée de la Méditerranée. Or, depuis 2023 et en vertu d’un partenariat stratégique, l’Union européenne verse à la Tunisie une aide pour lutter contre l’immigration clandestine. Renforcé par une dégradation de la situation économique et porté par un discours officiel hostile, un sentiment anti-immigrés se répand dans la population. Marie (Aïssa Maïga), Jolie (Laetitia Ky) et Naney (Debora Lobe Naney), trois femmes à l’énergie remarquable, ont d’un commun accord décidé de garder Kenza. Mais elles ne tardent pas à sentir la peur les gagner. La tension monte et la solidarité se fissure.
CONSIDERES COMME UNE MENACE, leurs semblables sont toujours plus importunés. On les empêche de louer un logement, de travailler, de retirer de l’argent ou d’ouvrir un compte. On dit même d’eux qu’ils mangent des chats… Des arrestations arbitraires se généralisent. Marie, pasteure à l’Eglise de la Persévérance (les célébrations ont lieu chez elle), s’estime a priori à l’abri. Elle aide ses concitoyens dans leur vie quotidienne, les encourage et prie avec eux, moyennant une dime, pour remercier Dieu de ses bontés. Mais son propriétaire (Mohamed Gayaa) craint des ennuis s’il continue à la loger et il ne veut pas faire les réparations qui s’imposent. Outre Kenza, Marie héberge Jolie et Naney. Jolie est une étudiante ambitieuse, ses papiers sont en règle, mais elle aspire à l’émancipation et la tutelle de Marie commence à lui peser. Quant à Naney, elle vit dans l’illégalité depuis son arrivée trois ans plus tôt. Venue chercher l’eldorado afin d’offrir un avenir meilleur à sa fille restée en Côte d’Ivoire, elle est la moins vernie des trois. Elle vivote de petits trafics en tout genre (en cachette de Marie), pas vraiment aidée par son ami Foued (Foued Zaazad). « Même le jour de mon anniversaire, tu ne peux t’empêcher de magouiller » lui reproche-t-elle. Arrive un jour où tout s’écroule pour elle et Marie la fiche à la porte.
ON IGNORAIT QUE LA MIGRATION TOUCHAIT AUSSI LA TUNISIE. La talentueuse réalisatrice tunisienne Erige Sehiri (Under the Fig Trees, 2022) voulait attirer l’attention sur la marge la plus démunie de son pays. Elle souhaitait en outre rappeler que l'histoire, l'identité et l'appartenance de l'Afrique ont des racines profondes en Tunisie. « On oublie souvent que la grande majorité des migrants africains, soit environ 80 %, se déplacent à l'intérieur du continent. Seuls 20 % d'entre eux émigrent vers l'Europe », nous apprend-elle. Elle montre comment, ici comme ailleurs, les populations déplacées tentent de recréer des liens sociaux en se rassemblant en des lieux tels que les églises, les maisons d’étudiants, les terrains de foot ou les discothèques. Les leur retirer les précariserait encore plus. Et dieu dans tout ça ? Quand aura-t-il un plan pour Naney ? Et qu’adviendra-t-il de Kenza ? « On m’a promis le ciel, en attendant j’suis sur la terre, à ramer… » Le générique de fin interprété par Delgrès, un trio créole dont la chanson sortie fin 2023 donne son titre au film, en révèle toute l’incommensurable portée.
V.V. 14.02.26