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«SA PRÉFÉRÉE»

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UN LIVRE COUP DE POING

Texte: Laurence Hainault Aggeler


« Sa Préférée » de Sarah Jollien Fardel

Ce livre sorti cette année est en lice pour le prix Goncourt.

C'est l'un des livres que nous présenterons le mardi 25 octobre, à l'ETHZ, dans le cadre de la rencontre Les livres qu'on M - Le choix Goncourt de la Suisse. Im Rahmen von Zürich liest.



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BRUTALITÉ VERBALE ET PHYSIQUE
Une première phrase et la violence entre sans préalable dans le récit. Un vrai coup de poing au visage du lecteur. Début d’une glissade effrénée, avec quelques points d’arrêt pour briser la chronologie et parfaire la compréhension des faits et des acteurs. La langue s’adapte, âpre et syncopée.

UNE RÉBELLION IMPOSSIBLE
Jeanne la narratrice, enfant martyre d’un père-bourreau comprend mal la résignation d’une mère qu’elle ne sait protéger. Elle s’éloigne également d’une sœur insupportable de sottise malgré son naturel étonnamment joyeux. Sa manière à elle, la préférée, de résister à la souffrance. De son côté, Jeanne décide de tenir tête à la déferlante des mots orduriers, mais dans le val d’Anniviers, «les familles sont cabossées, les ragots se murmurent, les secrets se terrent». Ne pas voir la maltraitance, la rendre invisible revient à la rendre inexistante.

LA QUESTION DU PARDON
Adulte, Jeanne est rongée par une colère suffocante. La reconstruction psychologique d’une identité ancrée dans la haine devient impossible. La jeune femme se trouve incapable de pardonner, malgré la demande qui en sera faite par son entourage: Clara, amie solaire, généreuse, Paul amoureux tendre, Charlotte compagne superficielle et un peu vaine, mais dont l’assurance donne à Jeanne une nouvelle vision du monde.

LA BEAUTÉ DU VALAIS
Certains lieux vont lui donner des raisons de survivre. Il y a d’abord le cadre du Valais propre au ressourcement. La rusticité du Val d’Hérens, le hameau sauvage de La Forclaz, «qui vous met droit face à votre âme», Martigny, ville venteuse où les agriculteurs chouchoutent les abricotiers lors de leur floraison. «Les nuits trop froides, ils déposent au pied de leur tronc des chaufferettes. C’est une beauté à pleurer, ces scintillements au petit matin».

LES VILLES RÉDEMPTRICES
A Lausanne, quand les rires des amis étudiants réussissent à la rattraper, Jeanne parvient à trouver un semblant de sérénité. Loin de son village, elle se sent libre pour la première fois, s’entoure de personnes qui l’acceptent, explore son corps sous un autre angle, découvre le désir et la douceur. Avec ces moments de nage dans le lac Léman. Dans l’eau claire, perdue entre mouvement et respiration, elle existe selon sa propre volonté, à son propre rythme. Puis c’est Paris, capitale des pulsations et de l’énergie, où naît l’espoir d’assouvir les ambitions les plus folles.

ANESTHÉSIER LA DOULEUR
Plusieurs révélations vont enfin donner à Jeanne l’occasion de comprendre la dignité de cette mère abandonnée de tous, condamnée à un destin sans issue, réfugiée dans ses rêves. Mais comment rendre l’amour que l’on n’a pas reçu? Les plaies s’ouvrent de nouveau, Jeanne ne peut se défaire de ses douleurs, ne sait que les anesthésier, la culpabilité la tourmente. Elle vit «un jour derrière l’autre» et la lutte est menée malgré son enfance souillée et un présent difficile à naviguer. Chaque évènement, chaque rencontre se négocie avec naïveté et incertitude, colère et puissance. Jusqu’au bout. Au fil des pages, cette histoire brusque et déchirante s’avère indélébile.

Publié le 28 septembre 2022