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CONTRE-ENQUÊTES

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Contre enquêtes contre enquetes 4

Photos tirées de Contre-enquêtes, ©Philippe Weissbrodt

« ... dans le livre de Daoud, il y a la volonté d’une réappropriation de l’histoire de Meursault, pour parler de l’histoire de l’Algérie, l’Algérie colonisée, mais surtout de l’Algérie aujourd’hui, qui a un mal fou à renaître de ce trauma...» T. Raynaud ci-contre.


INTERVIEW DES DEUX COMÉDIENS, MOUNIR MARGOUM ET THIERRY RAYNAUD

Texte: Giorgio Didri


L'interview en allemand est à lire ici, dans le journal du Schauspielhaus Zh.

Il a été réalisé par Giogrio Didri, qui est l'un des stagiaires du Theaterjahr.

La pièce est proposée du 24 au 29 janvier 2023 au Schiffbau.

En savoir plus dans notre agenda
et sur le site du Schauspielhaus ZH.


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Giorgio Dridi: Vous avez travaillé sur un sujet très connu que vous aviez certainement déjà abordé auparavant. Qu'est-ce qui vous a surpris lors des répétitions?

Mounir Margoum: Pour ma part, j'avais déjà travaillé avec Nicolas Stemann, donc, au niveau du processus de travail, je n'ai pas été surpris. Il travaille beaucoup autour des improvisations, et, petit à petit, il parvient à inclure des éléments personnels. Ce qui m’a surpris, c'est le fait que Catherine Camus refuse les droits à un moment donné et l'intelligence avec laquelle, finalement, on a pu insérer cette problématique et cette difficulté dans le projet. Et donc c'est cela qui était très intéressant, c'est que c’est devenu un sujet en fait.  

Thierry Raynaud: Le fait de confronter de manière très radicale presque pléonastique les deux livres «Meursault, contre-enquête» et «L’étranger», incarnés par nous, Mounir, Daoud, et moi, Camus. Mounir l’opprimé, moi le colon. Tout un pan des répétitions était sous cet axe archétypal. Et c’est après, et avec l’aide de Catherine Camus aussi, puisqu’elle nous a interdit les droits, que les choses se sont affinées, complexifiées.

Giorgio Dridi: Dans la pièce, vous vous disputez pour savoir qui a le droit de parler de ce sujet. Comment avez-vous réagi quand vous avez appris qu'un Allemand voulait faire une pièce sur l'histoire coloniale franco-arabe?

Mounir Margoum: Il y a des spectacles qui ont été faits en France, sur la ségrégation raciale aux États-Unis ou les Ouïghours en Chine. Pour moi, l’internatio-nalisation d'un sujet n'est pas un débat. Si on prend Shakespeare, il écrit sur Richard III. Le metteur en scène, quelle que soit sa nationalité, s'empare du texte et le fait jouer. Ce n'est pas un problème de  nationalité.
La question s’est posée pour nous, parce que justement, nous avons été confrontés personnellement à cette histoire-là. Mais en fait, en nous choisissant, Nicola Stemann voulait surtout qu’un dialogue s’instaure entre nous, entre la France et l'Algérie ou l'Occident et l’Algérie.

Thierry Raynaud: Dans le livre de Daoud, il y a la volonté d’une réappropriation de l’histoire de Meursault, pour parler de l’histoire de l’Algérie, l’Algérie colonisée, mais surtout de l’Algérie aujourd’hui, qui a un mal fou à renaître de ce trauma et qui, par le joug de l’islamisme, se réenferre dans d’autres problèmes (la décennie noire). Je pense que c’est justement cela qui a parlé à Stemann, qui est le plus légitime pour parler d’un trauma, d’une culpabilité, d’un ascendant, d’une soumission.

Giorgio Dridi: Mounir, tu as parlé de Shakespeare et de l’origine. En quoi est-ce différent de jouer une pièce liée à sa propre biographie?

Mounir Margoum: Quand je joue Shakespeare, je joue aussi ma propre biographie. Pour moi, oui, d'accord, là on parle de l'Algérie et je suis d'origine maghrébine. Mais c’est surtout proche de moi finalement, parce qu’il y a des éléments qui me touchent personnellement comme le racisme, le regard occidental, une forme d’arabité, etc. Cette biographie-là, elle existe. Après? Il y a quand même de la distance, parce que je ne suis pas le personnage, mais par contre, je mets des choses à moi dedans. Mais ces choses-là, mes pensées, mes sentiments, mon émotion, je peux les mettre aussi quand je joue Antoine dans « Antoine et Cléopâtre ». Donc je dirais que la différence, elle est peut-être plus dans le regard des autres que dans mon interprétation à moi. Les gens extérieurs peuvent peut-être plus se projeter, se dire : « Ah oui ça le concerne lui directement. »

Thierry Raynaud: J’aborde toutes les œuvres par le biais de ma propre biographie. Le texte doit passer par mon filtre pour être transmis. Le «je» qui n’est pas forcément le «je» de l’auteur doit devenir mon «je», c’est la base. Après, insérer des épisodes réellement vécus par moi dans un spectacle, n’est pas le plus compliqué. C’est ce qui dans le spectacle crée des différents degrés, comme des couches, que je trouve tout à fait intéressants.

Giorgio Dridi: Qu'avez-vous dû négocier avec Nicolas?

Mounir Margoum: Pas négocier, plutôt discuter. On a beaucoup discuté sur les parties de Meursault qu'on allait mettre au pas. Parce que finalement, dans le livre de Daoud, il y a beaucoup de sujets abordés: certains sont liés à la religion, à la femme, au rapport à l'autre, à la France et à l’Algérie. À un moment donné, il a fallu se dire, on fait une pièce, qu'est ce qui va être le plus pertinent là, maintenant? De quoi devons-nous parler ? Et petit à petit, l'entonnoir qui était large, s’est resserré. Ce texte un peu universel nous a permis de parler de nous. Finalement, les discussions, elles ont surtout porté sur le fait de comment, avec tous ces sujets, on raconte l’essence?

Thierry Raynaud: Il n’y a pas eu à proprement parler de négociation. Le deal pour Nicolas je crois, c’était de nous ouvrir à tous les possibles, de ne pas avoir peur de notre propre caricature et d’accepter que différentes strates se déposent et se superposent. Quant à moi, c’était d’engager un sensible, une vérité qui du coup rend poreux les archétypes, les fait vaciller.

Giorgio Dridi: Comment s'est déroulé le travail avec ton partenaire et quel a été l'impact sur la pièce?

Mounir Margoum: Nicolas nous a fait travailler en impro puis après, seuls. On s’est ensuite retrouvés sur le plateau, et c'est super de pouvoir porter cette histoire ensemble avec des points de vues différents.

Thierry Raynaud: La réussite du spectacle et s’il tient ainsi debout, c’est dans l’exigence de notre écoute commune et de notre capacité à rebondir toujours sur la proposition de l’autre. Et c’est certain - et c’est aussi ce que Nicolas sans doute a su créer et guetter - que le rendez-vous que nous avons avec ce spectacle est là: nous rencontrer, nous écouter, nous flairer, chaque fois comme une première évidemment.

Giorgio Dridi: Vous êtes en tournée avec cette pièce. Pensez-vous que le sentiment de jouer à Zurich sera différent de celui de jouer à Marseille?

Mounir Margoum: C’est forcément différent. Mais je crois que dans une pièce de théâtre, de manière générale, à un moment donné, les sujets dépassent le lieu. Pourquoi est-ce qu'on continue à jouer Richard III? Pourquoi est-ce joué au Japon?
Dans notre pièce, il y a beaucoup de sujets : l'altérité, la rencontre avec l'autre, le dominant, le dominé et les revendications de postcoloniales... Une partie d’entre eux sont universels.
Comment est-ce que cela aura été reçu à Zurich, peut-être que vous pourrez répondre après les représentations...

Thierry Raynaud: Je n’ai aucune idée de la réception zurichoise du projet. En France et particulièrement à Marseille, où il y a une grande population d’Algériens et de pieds noirs mais aussi des grands défenseurs de Camus l’intouchable, les débats s’engageaient très vite et ils étaient quelquefois passionnés, voire houleux. Je pense que la question de l’appropriation du récit et de qui est légitime de le porter trouvera ici une écoute particulière.

Publié en janvier 2023